Pierre Hélé : 22 ans au même ministère, record au Cameroun
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Pierre Hélé : 22 ans au même ministère, record au Cameroun :: CAMEROON

Né en 1946, ministre pour la première fois en 1979 sous Ahmadou Ahidjo, Pierre Hélé occupe depuis décembre 2004 le ministère de l'Environnement, soit près de 22 ans dans le même portefeuille un record de longévité qui interroge sur la nature du régime camerounais.

L'HOMME QUI A TRAVERSÉ LES ÉPOQUES

Il a été nommé pour la première fois ministre en 1979. Sous Ahmadou Ahidjo. Le président fondateur du Cameroun.

Il a survécu à la transition de 1982. À la tentative de coup d'État de 1984. À l'ouverture démocratique des années 1990. Aux remaniements. Aux crises. Aux changements de régime.

Il a changé de parti. Il a changé de portefeuille. Il a changé d'ère.

Mais il n'a jamais vraiment quitté le pouvoir.

Pierre Hélé, 80 ans, est aujourd'hui le plus ancien ministre en exercice au Cameroun. Depuis décembre 2004, il occupe le ministère de l'Environnement, de la Protection de la nature et du Développement durable 22 ans dans le même poste .

Si les portefeuilles ministériels étaient une faculté, Pierre Hélé en serait le doyen. Un doyen qui a connu deux présidents, une demi-douzaine de Premiers ministres, et des dizaines de remaniements. Un doyen qui incarne, à lui seul, la continuité d'un régime où l'alternance n'est pas un concept, mais un mot étranger.

Son parcours est celui d'un survivant, d'un fidèle, d'un homme qui a su naviguer dans les eaux troubles de la politique camerounaise. Et son histoire raconte aussi celle d'un système.

Les origines : un enfant de l'Extrême-Nord

Pierre Hélé naît en 1946 à Lara, localité rattachée à la commune de Kaélé, dans le département du Mayo-Kani, région de l'Extrême-Nord. Il est issu de l'ethnie moundang, un groupe présent dans le nord du Cameroun.

Comme beaucoup de cadres de l'administration camerounaise, il est formé à l'École nationale d'administration et de magistrature (ENAM), véritable vivier du personnel politique du pays. Cette formation forge une culture de gouvernement centrée sur le dossier, la procédure et le temps long.

Son profil est celui d'un haut fonctionnaire devenu homme politique. Une trajectoire classique au Cameroun.

Les premières années au gouvernement : Ahidjo et la transition

La carrière politique de Pierre Hélé débute sous Ahmadou Ahidjo. Il occupe d'abord des fonctions techniques : chef du département du Personnel au ministère de l'Équipement (1974-1975), puis sous-directeur de la Comptabilité au ministère des Finances (1975-1977).

En novembre 1979, il est nommé vice-ministre des Finances. Il occupe ce poste jusqu'en février 1984, période charnière marquée par la transition entre Ahidjo et Paul Biya, qui accède à la présidence en novembre 1982.

En février 1984, Pierre Hélé est promu ministre de l'Éducation nationale. Mais ce portefeuille sensible lui échappe rapidement : en juillet 1984, il est limogé du gouvernement. Cette courte durée coïncide avec la tentative de coup d'État d'avril 1984 contre Paul Biya.

Pierre Hélé disparaît alors de la scène politique pendant plus d'une décennie. Il occupe un poste administratif à l'Université de Yaoundé. Une mise en retrait qui lui apprend la fragilité des positions au sommet.

Le retour : des années 1990 au basculement partisan

Les années 1990 marquent l'ouverture au multipartisme au Cameroun. Pierre Hélé réapparaît, non plus comme administrateur, mais comme acteur partisan.

En 1997, il est élu député sous l'étiquette de l'Union nationale pour la démocratie et le progrès (UNDP), parti d'opposition historiquement implanté dans le Nord. La même année, il entre au gouvernement comme ministre de l'Urbanisme et de l'Habitat, dans le cadre d'une coalition.

En mars 2000, il devient ministre du Tourisme.

Mais le tournant décisif intervient au début des années 2000 : Pierre Hélé quitte l'UNDP et rejoint le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), le parti au pouvoir. Ce ralliement lui ouvre la voie à une longévité ministérielle inédite.

2004-2026 : 22 ans au ministère de l'Environnement

En décembre 2004, Pierre Hélé est nommé ministre de l'Environnement, de la Protection de la nature et du Développement durable. Il succède à Tanyi-Mbianyor Clarkson Oben.

Vingt-deux ans plus tard, il est toujours en poste. Il a traversé les gouvernements successifs : Inoni, Yang, Dion Ngute. Il a vu les dénominations du ministère évoluer, les agendas internationaux sur le climat se multiplier, les critiques sur l'efficacité de l'action publique s'accumuler.

Mais lui est toujours là.

Aujourd'hui, à 80 ans, Pierre Hélé est le doyen des ministres camerounais. Il est l'un des plus anciens ministres en exercice, avec Jacques Fame Ndongo (Enseignement supérieur) et quelques autres.

Une longévité qui interroge

Le parcours de Pierre Hélé pose question.

Comment un homme peut-il rester 22 ans au même poste dans un pays qui se veut démocratique ?

La réponse tient en plusieurs facteurs :

- La fidélité au régime : en rejoignant le RDPC, Pierre Hélé a choisi la sécurité institutionnelle contre l'incertitude de l'opposition.

- La maîtrise des rouages administratifs : son parcours de haut fonctionnaire lui a donné une connaissance intime du fonctionnement de l'État.

- L'ancrage régional : originaire de l'Extrême-Nord, il représente un équilibre géographique au sein du gouvernement.

- La discrétion : il est décrit comme un homme peu porté sur la mise en scène, attentif aux équilibres internes du pouvoir.

Cette longévité est aussi le reflet d'un système politique où l'alternance est rare, où la fidélité au chef de l'État prime sur le renouvellement des élites.

Un "crime politique" ou une simple continuité ?

Dans un pays où le président Paul Biya, 93 ans, est au pouvoir depuis 1982, la longévité de Pierre Hélé semble presque banale.

Pourtant, elle interroge. Que signifie le maintien au pouvoir d'un homme qui a servi sous deux présidents, traversé quatre décennies et survécu à tous les remaniements ?

Pour ses partisans, c'est la preuve d'une compétence reconnue et d'une stabilité appréciable.

Pour ses détracteurs, c'est l'illustration d'un système verrouillé, où les postes se transmettent entre initiés et où le mérite passe après la loyauté.

Ce que cela dit du Cameroun

Le cas Pierre Hélé n'est pas isolé. Au Cameroun, de nombreux ministres accumulent les années au pouvoir. Le président lui-même détient le record mondial de longévité à la tête d'un pays (hors monarchies).

Cette longévité est à la fois une force et une faiblesse :

- Une force : elle assure une continuité dans l'action publique, une connaissance des dossiers, une stabilité des politiques.

- Une faiblesse : elle verrouille l'accès aux nouvelles générations, bride le renouvellement des idées et entretient un sentiment d'immobilisme.

Dans un pays où plus de 60 % de la population a moins de 25 ans, cette gérontocratie pose la question de la représentation et de l'avenir.

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