HRW demande au Cameroun de suspendre l'accueil des expulsés américains. 46 ressortissants de pays tiers transférés sur cinq vols. Enquête sur un accord secret.
Dans un rapport de 125 pages, Human Rights Watch décrit des expulsions américaines vers le Cameroun qui privent les personnes migrantes de toute possibilité de contester leur destination, et appelle Yaoundé à suspendre son accord.
Le 8 octobre 2026, Human Rights Watch a publié un rapport de 125 pages intitulé « To Scare People ». Le constat : les États-Unis expulsent des personnes vers des pays africains où elles n'ont aucun lien. Le Cameroun figure parmi les destinations.
46 ressortissants de pays tiers ont été acheminés au Cameroun sur cinq vols entre janvier et août 2026. 16 des 17 personnes arrivées en janvier et février bénéficiaient de décisions judiciaires américaines interdisant leur renvoi vers leur pays d'origine.
L'organisation demande au Cameroun de suspendre cet accord. Et Washington ne répond pas aux situations individuelles documentées.
Le rapport qui met le Cameroun sous pression
Human Rights Watch a rendu public, le 8 octobre 2026, un rapport de 125 pages intitulé « To Scare People: US Expulsions of Third-Country Nationals to Countries in Africa ». Le titre vient d'un fonctionnaire américain anonyme cité lors d'une audience au Sénat. « Avec des pays comme Palau ou l'Eswatini, l'idée est que l'Administration peut menacer les gens d'être littéralement déposés au milieu de nulle part. Le but, c'est de faire peur. »
L'organisation a interviewé 24 ressortissants de pays tiers transférés des États-Unis vers six pays africains : le Cameroun, la République centrafricaine, la République démocratique du Congo, la Guinée équatoriale, l'Eswatini et le Soudan du Sud. Les entretiens ont été menés entre février et juillet 2026.
Les témoignages décrivent des vols sous entraves, certains durant au moins 18 heures. Les personnes expulsées affirment ne pas avoir su où elles allaient. Certaines se sont vu refuser l'accès à des médicaments. D'autres n'ont pas reçu suffisamment de nourriture ou d'eau.
Le volet camerounais
Le rapport recense précisément 46 ressortissants de pays tiers acheminés au Cameroun sur cinq vols : neuf en janvier 2026, huit en février, neuf en avril, dix en mai et dix en août.
Il ne s'agit pas de rapatriements de citoyens camerounais. Ce sont des personnes d'autres nationalités que les États-Unis ont décidé d'envoyer au Cameroun.
Parmi elles, 16 des 17 personnes arrivées en janvier et février, ainsi que les neuf transférées en avril, bénéficiaient de décisions judiciaires américaines interdisant leur renvoi vers leur pays d'origine. Ces protections reposaient sur les risques qu'elles y encourraient. Des juges américains avaient reconnu qu'elles seraient persécutées ou torturées si elles y étaient renvoyées.
Selon le rapport, les personnes arrivées au Cameroun ont été placées dans des structures contrôlées par les autorités à Yaoundé. Les témoignages décrivent des restrictions de déplacement et des difficultés d'accès à la nourriture et aux produits d'hygiène.
L'accord secret de décembre 2025
L'accord d'accueil entre les États-Unis et le Cameroun a été signé en décembre 2025. Le New York Times a révélé, le 25 mars 2026, les conditions de cette négociation.
Selon le quotidien américain, qui cite des documents confidentiels du Département d'État et des sources anonymes, l'administration Trump a fait pression sur Yaoundé par plusieurs leviers. Elle est restée silencieuse face à la répression meurtrière des manifestations post-électorales. Elle a retenu un versement de 30 millions de dollars destiné au bureau camerounais du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). Le versement n'a été débloqué qu'après l'accord de Paul Biya sur l'accueil des expulsés.
Un protocole publié ultérieurement par le Département d'État montre que le Cameroun a accepté, le 16 décembre 2025, de recevoir jusqu'à 1 000 personnes déplacées depuis les États-Unis. Le premier avion est arrivé le 14 janvier 2026.
Ce que HRW reproche au Cameroun
L'organisation ne vise pas seulement Washington. Elle demande aussi aux gouvernements africains qui ont signé ces accords de les suspendre ou de les résilier.
« Plusieurs de ces gouvernements africains ne sont pas seulement complices des abus américains, mais ont eux-mêmes violé les droits humains de ces personnes expulsées », a déclaré Michael Garcia Bochenek, directeur par intérim du programme américain de HRW.
Le rapport documente des cas où le Cameroun, la Guinée équatoriale et le Ghana ont envoyé des personnes expulsées vers leur pays d'origine. Ces renvois ont eu lieu alors que ces personnes risquaient la persécution ou la torture, en violation du principe de non-refoulement.
HRW souligne que l'accord d'accueil de décembre 2025 prévoyait un engagement de protection contre les persécutions et la torture. L'organisation estime que ces garanties n'ont pas été respectées.
La réponse de Washington
Le département américain de la Sécurité intérieure (DHS) défend ces expulsions. « Les renvois vers des pays tiers sont un outil essentiel de sécurité publique qui permet d'éloigner les criminels illégaux les plus dangereux de nos rues », a déclaré un porte-parole à la BBC.
Le DHS affirme également recevoir des « assurances diplomatiques » des pays de destination sur la sécurité des personnes expulsées. « Lorsqu'une personne n'est plus sous la garde de l'ICE, l'ICE n'est plus responsable d'elle. »
Cette justification générale ne répond pas aux situations individuelles documentées par HRW. Les personnes bénéficiant d'une protection contre le retour, protégées par des décisions de justice américaines, restent concernées par ces transferts.
Le contexte plus large
Les expulsions vers le Cameroun ne sont pas un cas isolé. Selon une enquête du consortium Forbidden Stories publiée en septembre 2026, les États-Unis ont transféré au moins 25 447 personnes vers 28 pays tiers depuis janvier 2025. Environ 20 000 de ces transferts ont eu lieu vers le Mexique.
Quarante-neuf des cinquante-quatre pays africains ont été approchés par Washington pour accueillir des ressortissants de pays tiers, selon Forbidden Stories. Treize pays africains ont signé des accords. Le Burundi est devenu le quinzième en octobre 2026.
Au total, 410 millions de dollars auraient été provisionnés pour ces dispositifs. Les documents internes consultés par Forbidden Stories attribuent 81 millions de dollars aux gouvernements signataires, plus de 178 millions à l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) et 123 millions au HCR.
L'ONU n'est pas partie aux accords bilatéraux. Le HCR affirme utiliser les fonds américains conformément à son mandat. L'OIM indique accepter ces financements lorsqu'ils améliorent la situation des migrants concernés.
Les garanties camerounaises
Pour Yaoundé, les conclusions du rapport posent une question concrète : quelles garanties effectives sont offertes aux personnes acceptées sur le territoire camerounais ?
Le statut juridique de ces personnes n'est pas public. Leur accès à un avocat n'a pas été documenté. Les conditions de leur éventuel départ ne sont pas connues.
L'accord de décembre 2025 prévoit un engagement de protection. HRW affirme que cet engagement n'a pas été respecté dans certains cas. Le gouvernement camerounais n'a pas répondu publiquement aux conclusions du rapport au moment d'écrire ces lignes.
La Cour suprême des États-Unis doit entendre, en décembre 2026, des arguments sur la légalité des expulsions vers des pays tiers. La question : ces transferts violent-ils les protections constitutionnelles de procédure régulière ou les interdictions légales d'envoyer des personnes vers des pays où elles risquent la torture ?
La Cour a autorisé le programme à se poursuivre pendant que l'affaire est en cours. La décision interviendra après.
Pour le Cameroun, la question est immédiate. Le pays peut-il continuer à accueillir des personnes expulsées sans garanties vérifiables sur leur sécurité ? HRW dit non. Washington dit que oui. Et les personnes concernées, elles, attendent.
Que dit le rapport de Human Rights Watch ?
Le rapport « To Scare People » dénonce une politique américaine d'expulsion vers des pays tiers qui prive les personnes migrantes de toute possibilité de contester leur destination. Il demande aux gouvernements africains concernés de suspendre leurs accords.
Combien de personnes ont été expulsées vers le Cameroun ?
46 ressortissants de pays tiers ont été transférés vers le Cameroun sur cinq vols entre janvier et août 2026, selon HRW. Ce ne sont pas des citoyens camerounais.
Qu'est-ce que le principe de non-refoulement ?
C'est un principe du droit international qui interdit de renvoyer une personne vers un pays où elle risque la torture, des traitements cruels ou des menaces contre sa vie et sa liberté.
Le Cameroun a-t-il répondu au rapport ?
Le gouvernement camerounais n'a pas répondu publiquement au rapport au moment d'écrire ces lignes. Nous n'avons pas pu le joindre.