À Yaoundé, les espions s'espionnent désormais entre eux
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Cameroun - À Yaoundé, les espions s'espionnent désormais entre eux

Révélations sur la guerre des clans qui paralyse la DGRE et le renseignement camerounais. Ngoh Ngoh, Eko Eko, Franck Biya : les dessous d'une fracture d'État. 

La DGRE, naguère redoutée, n'est plus que l'ombre d'elle-même. Derrière l'affaiblissement du service, une guerre de clans autour de Paul Biya qui transforme les secrets d'État en monnaie d'échange.

Le patron du renseignement extérieur camerounais est en prison. Son successeur ne peut transmettre ses rapports au président qu'après les avoir fait lire par le secrétaire général de la présidence. Et le fils aîné du chef de l'État a réclamé par écrit, en février 2026, la tête de ce même successeur.

Voilà où en est la DGRE. Le service qui, il y a dix ans, était craint jusqu'au sein de l'appareil d'État camerounais. Aujourd'hui, il produit des notes que plus personne ne croit. Des rapports que tout le monde soupçonne d'être filtrés. Des agents qui monnayent leurs informations sur un marché clandestin, à Yaoundé.

Ce n'est pas une crise passagère. C'est une fracture.

Une conversation fuitée, une prophétie réalisée

Novembre 2021. Un échange entre le colonel Émile Joël Bamkoui, alors patron de la Sécurité militaire, et un lanceur d'alerte atterrit sur les réseaux sociaux. Le contenu est stupéfiant : le lanceur d'alerte ne se contente pas de réclamer des informations. Il donne des conseils à l'officier. Il s'inquiète de voir son nom mêlé à des affaires. Et il met en garde Bamkoui contre leur « complice commun », Hervé Parfait Mbapou, dont les révélations finiront par provoquer la chute.

La prophétie s'est réalisée. Mbapou a été brièvement détenu, puis relâché sous surveillance, après son implication présumée dans une tentative de chantage visant le vice-amiral Joseph Fouda, conseiller de Paul Biya. Fouda a traversé une période de disgrâce tensions vives avec Chantal Biya avant de revenir en cour à Etoudi.

Mais ce qui importe, c'est ce que cet épisode a révélé : l'implication croissante des services de renseignement dans les guerres de clans autour du président. Une première fissure dans un mur qui semblait monolithique.

À Yaoundé, l'information est devenue une arme qui se vend

Dans les couloirs du palais, disposer d'un relais au sein des « services » n'est plus un luxe. C'est une nécessité stratégique. Une indiscrétion peut protéger une position. Un rapport peut neutraliser un adversaire.

Le contexte aggrave tout : les agents sont sous-payés, précarisés. Alors les détenteurs de secrets monnayent leur savoir. Une photographie de procès-verbal. Une note confidentielle envoyée par messagerie cryptée. Un relevé téléphonique. Quelques lignes extraites d'un rapport. Tout se vend.

« Certains publient ces documents tels que reçus. D'autres les vendent ou les utilisent pour faire pression sur les adversaires de leurs commanditaires et précipiter leur chute », confie une source au palais présidentiel d'Etoudi.

Hervé Parfait Mbapou était l'un de ces acteurs. Justin Danwe en est un autre mais depuis l'intérieur. Alors qu'il était Directeur des opérations de la DGRE, il a longtemps fait fuiter des informations. Selon son dossier au Tribunal militaire de Yaoundé, il transmettait des éléments de surveillance à Modeste Mopa Fatoing, ancien directeur des impôts. Le lieutenant-colonel entretenait aussi des liens étroits avec Jean-Pierre Amougou Belinga, homme d'affaires incarcéré dans l'affaire Zogo, qui aurait bénéficié des moyens de la DGRE pour surveiller ministres et responsables de l'État.

Ces informations lui auraient servi à exercer des pressions. Ou à consolider ses relations avec des dirigeants étrangers Faure Essozimna Gnassingbé (Togo), Teodoro Obiang Nguema Mbasogo (Guinée équatoriale), Faustin-Archange Touadéra (Centrafrique).

Une seule conclusion s'impose : il n'existe plus de rapports de renseignements neutres. Tous sont manipulés. Tous sont trafiqués.

Eko Eko et Ngoh Ngoh, la rivalité qui a tout changé

L'affrontement entre Léopold Maxime Eko Eko et Ferdinand Ngoh Ngoh a façonné le renseignement camerounais tel qu'il existe aujourd'hui. Mais d'où vient-il ?

2020. Eko Eko, encore directeur de la DGRE, transmet à Paul Biya un rapport sur la gestion des fonds Covid-19. Le document fait état de l'implication présumée de Ferdinand Ngoh Ngoh dans des détournements. Laurent Esso, ministre de la Justice, en délicatesse de longue date avec le secrétaire général, y voit une opportunité. Fort du rapport et des conclusions de la Cour des comptes, il fait convoquer Ngoh Ngoh devant le Tribunal criminel spécial.

Ngoh Ngoh refuse de s'y présenter. Une cinquantaine de policiers dépêchés à son domicile y trouvent face à eux une unité du Bataillon d'intervention rapide, lourdement armée. L'opération est suspendue sur ordre d'Etoudi.

Paul Biya charge alors Eko Eko d'enquêter sur son secrétaire général. Le 26 janvier 2023, le patron de la DGRE est convoqué pour exposer ses conclusions. Quatre jours plus tard, son rapport parvient à la présidence. Il est explosif : Ngoh Ngoh y est décrit comme impliqué dans un projet de coup d'État contre Paul Biya.

Le 31 janvier, moins de vingt-quatre heures après la transmission de ce rapport, c'est Eko Eko qui est arrêté. Dans le cadre de l'enquête sur l'assassinat du journaliste Martinez Zogo. Il n'a pas recouvré la liberté depuis.

L'ex-chef des espions camerounais détaille à qui veut l'entendre le curieux timing de sa chute. Ferdinand Ngoh Ngoh balaie les accusations.

Mais l'histoire ne s'arrête pas là.

Franck Biya entre en scène et réclame la tête du patron de la DGRE

Fin 2023, le poste d'Eko Eko est pourvu. Ngoh Ngoh y fait nommer un proche : Jean-Pierre Robins Ghoumo, ancien cadre du secrétariat général de la présidence.

Le problème, c'est que Ghoumo est perçu comme une créature de Ngoh Ngoh et de Chantal Biya. Les deux auraient pesé ensemble pour sa nomination. Une nomination portée par le clan adverse à Franck Biya, le fils aîné du président.

En février 2026, Franck Biya passe à l'offensive. Selon les révélations de Jeune Afrique, il adresse une note directement à son père. Il y réclame le remplacement de Ghoumo. Et propose un successeur : le colonel de gendarmerie à la retraite Joël Émile Bamkoui, ex-patron de la Sécurité militaire.

Ce n'est pas une suggestion. C'est une demande politique. D'un fils qui entend peser sur l'appareil sécuritaire.

Pourquoi cette offensive ? Parce que, selon des sources proches de la présidence citées par Jeune Afrique, « les rapports de Jean-Pierre Robins Ghoumo transitent exclusivement par Ngoh Ngoh, qui contrôle ainsi les informations remontant au Chef de l'État ». Franck Biya redoute la rétention d'informations. Il redoute que Ngoh Ngoh filtre les renseignements concernant ses propres ambitions. Ou pire : qu'il transmette à son père des informations déformées sur son fils.

La note n'a pas produit l'effet escompté. Ghoumo est toujours en poste. Mais elle a révélé une chose : la guerre du renseignement ne se joue plus seulement entre services. Elle se joue au sein de la famille présidentielle.

Une DGRE asphyxiée, des circuits parallèles qui prospèrent

Léopold Maxime Eko Eko aurait peut-être échappé à Kondengui s'il avait accepté, fin 2020, le poste d'ambassadeur au Brésil. Mais là où d'autres auraient vu une promotion, lui a perçu une manœuvre pour l'écarter. Il est parvenu à éviter l'exil. Le décret n'a jamais été signé.

Eko Eko en est persuadé : l'homme qui a tenté de l'éloigner, c'est Ferdinand Ngoh Ngoh. Et le secrétaire général aurait ensuite adopté une autre stratégie : affaiblir financièrement la DGRE. « Même pour acheter une rame de papier, la DGRE n'avait plus de moyens », résume un interlocuteur.

Dans le même temps, des circuits de renseignements parallèles se sont développés. L'un a pris racine au Secrétariat d'État à la Défense, où Ngoh Ngoh dispose d'un homme de confiance, Galax Yves Landry Etoga. Un autre à la Sécurité militaire, dirigée jusqu'à récemment par Bamkoui un temps réputé proche du secrétaire général.

La DGRE a peu à peu perdu son rôle central. Comme lorsque le service a tenté d'engager le dialogue avec les séparatistes anglophones de l'Ambazonie, avec l'aval de Paul Biya. « Eko Eko avait obtenu un passeport ordinaire pour le Canada et un autre pour un pays européen, afin de conduire cette médiation avec le soutien du Premier ministre Joseph Dion Ngute. Mais, au dernier moment, les manœuvres du secrétaire général ont entravé ce processus. On lui a interdit de quitter le territoire », affirme une source.

Des agents qui ne peuvent plus travailler. Des rapports qui ne circulent plus. Une médiation bloquée. Et pendant ce temps, la crise anglophone continue.

La cellule Alpha est morte, les Américains sont arrivés

Paul Biya a bien tenté de reprendre la main. En 2015, il crée la « cellule Alpha », un groupe d'environ huit officiers et agents chargés de vérifier les renseignements qui lui parviennent. Recrutés par Jean-Marie Aleokol, alors secrétaire d'État à la Défense. Hors de tout organigramme officiel. Aleokol était l'unique intermédiaire entre les agents Alpha et le chef de l'État.

Seulement, Aleokol est décédé en juin 2024. Et la cellule Alpha est tombée en déshérence. Le mécanisme censé limiter les effets des rivalités de clans n'existe plus.

Alors, Paul Biya s'est tourné ailleurs. De discrets conseillers américains lui fournissent désormais leurs propres analyses. Objectif : limiter l'influence des réseaux israéliens, historiquement au cœur de la protection présidentielle, jugés trop proches d'un certain Ferdinand Ngoh Ngoh.

Selon Jeune Afrique, le partenariat sécuritaire entre Yaoundé et Tel-Aviv, qui durait depuis des décennies, est progressivement remplacé par une coopération avec Washington. « C'est la recommandation américaine qui l'emporte signifiant que Paul Biya fait désormais plus confiance à la CIA qu'à son propre Secrétaire Général sur les questions de sécurité personnelle », analyse un observateur.

Un basculement géopolitique majeur. Et un aveu : le président ne croit plus son propre appareil.

Ce que cette guerre dit de l'après-Biya

La guerre du renseignement n'est pas un épiphénomène. C'est un symptôme.

Chaque clan celui de Ngoh Ngoh et Chantal Biya, celui de Franck Biya, les réseaux parallèles au SED et à la Semil tente de contrôler l'information qui remonte au président. Parce que celui qui contrôle l'information contrôle la perception. Et celui qui contrôle la perception contrôle la succession.

« Chaque homme politique haut placé au Cameroun dispose de son agent de renseignements. Chaque ministre a ses relais à la DGRE, à la Semil ou dans les renseignements généraux », affirme Valère Bessala, ancien administrateur civil.

Dans ce contexte, la sécurité nationale devient un enjeu secondaire. La lutte contre Boko Haram dans l'Extrême-Nord ? La crise anglophone ? Les menaces extérieures ? Tout passe au second plan derrière la guerre de positionnement.

Et pendant que les clans s'affrontent, la DGRE, elle, ne remplit plus sa mission. Un service de renseignement extérieur qui ne peut plus transmettre directement ses conclusions au chef de l'État n'est plus un service de renseignement. C'est un bureau de poste filtré.


Pourquoi la DGRE camerounaise est-elle affaiblie ?
La DGRE a été privée de moyens financiers à partir de 2020, dans le cadre du conflit entre son ancien directeur, Léopold Maxime Eko Eko, et le secrétaire général de la présidence, Ferdinand Ngoh Ngoh. Son successeur, Jean-Pierre Robins Ghoumo, ne peut transmettre ses rapports à Paul Biya qu'après filtrage par Ngoh Ngoh.

Qui est Ferdinand Ngoh Ngoh ?
Secrétaire général de la présidence depuis quinze ans, il est considéré comme l'homme le plus puissant du Cameroun après Paul Biya. Il dispose du « pouvoir de signature » qui lui permet de signer des documents officiels au nom du président. Un rapport de la DGRE l'a décrit, en janvier 2023, comme impliqué dans un projet de coup d'État. Il dément.

Qu'est-ce que l'affaire Martinez Zogo ?
Le journaliste Martinez Zogo, animateur de Radio Amplitude à Yaoundé, a été enlevé le 17 janvier 2023, torturé, puis retrouvé mort cinq jours plus tard. Le lieutenant-colonel Justin Danwe, de la DGRE, a reconnu avoir planifié l'enlèvement et la torture. Eko Eko et Amougou Belinga figurent parmi les principaux accusés. Le procès est en cours.

Franck Biya peut-il réellement évincer le patron de la DGRE ?
Franck Biya a adressé une note à son père en février 2026 pour réclamer le remplacement de Ghoumo. La note n'a pas produit d'effet immédiat. Mais elle marque l'entrée active du fils aîné dans la bataille pour le contrôle de l'appareil sécuritaire, en vue de la succession.

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