L’administration Trump a promis 35 millions de dollars d’aide militaire au BIR camerounais en échange de l’accueil d’expulsés. Enquête sur un accord secret.
L’administration Trump a accepté de fournir environ 35 millions de dollars d’aide militaire au Bataillon d’intervention rapide (BIR) du Cameroun, en échange de l’accueil par Yaoundé de personnes expulsées du territoire américain, y compris des ressortissants de pays tiers. L’information, révélée par le Wall Street Journal le 29 octobre 2026, s’appuie sur des responsables américains et des collaborateurs parlementaires informés des discussions. Au moins 36 personnes ont déjà été transférées au Cameroun depuis janvier.
Le Wall Street Journal a mis un nom sur ce que Washington et Yaoundé n’ont jamais confirmé : un échange. Des blindés de transport de troupes contre des êtres humains. L’unité qui reçoit l’argent, le BIR, a été accusée par Amnesty International de tortures et de crimes de guerre. En 2019, Trump lui-même avait coupé son aide. Aujourd’hui, la même unité est payée pour garder, ou du moins recevoir, des personnes que l’Amérique ne veut plus.
Le BIR, une unité qui n’a jamais vraiment disparu du radar américain
Le Bataillon d’intervention rapide n’est pas une unité ordinaire de l’armée camerounaise. Créé au début des années 2000, entraîné en partie par des instructeurs américains, il est devenu le fer de lance de la lutte contre Boko Haram dans l’Extrême-Nord. C’est aussi, et c’est là que le dossier se corse, l’une des unités les plus documentées en matière d’exactions.
En 2017, Amnesty International publie un rapport accablant. Les chercheurs ont recensé plus de 100 cas de torture et de détention au secret entre 2013 et 2017, sur une vingtaine de sites. Le siège du BIR à Salak, près de Maroua, est cité comme l’un des principaux centres de détention officieux. « Chambres de torture secrètes », titre l’organisation. Des victimes décrivent des méthodes comme « la chèvre » ou « la balançoire », les membres attachés dans le dos avant les coups.
Ces révélations ont un effet politique immédiat à Washington. En 2019, l’administration Trump suspend une partie de son aide sécuritaire au Cameroun, invoquant les exactions présumées commises pendant la crise anglophone et dans la lutte contre Boko Haram. La loi Leahy, qui interdit théoriquement tout financement militaire américain à des forces impliquées dans des violations graves des droits humains, est brandie. Le BIR est mis sous le boisseau.
Sept ans plus tard, le même BIR réapparaît dans un accord négocié par le Département d’État. Le paradoxe n’est pas anecdotique. Il structure tout le dossier.
Ce que dit l’accord, ce qu’il ne dit pas
Les termes rendus publics par le WSJ sont suffisamment précis pour être inquiétants, et suffisamment flous pour laisser le champ libre à toutes les interprétations.
D’un côté, Washington s’engage à livrer environ 35 millions de dollars d’équipements militaires. Des véhicules blindés de transport de troupes figurent dans le lot. De l’autre, Yaoundé accepte de recevoir des personnes expulsées des États-Unis, « y compris des personnes qui ne sont pas de nationalité camerounaise ». Depuis janvier, au moins 36 personnes ont ainsi été acheminées au Cameroun.
Ce que le WSJ ne dit pas, et que ni le Département d’État ni l’ambassade du Cameroun à Washington n’ont commenté, c’est le détail des conditions. Combien de vols sont prévus ? Quels pays d’origine sont concernés ? Où sont logés les expulsés à leur arrivée ? Le flou est total. Et il est assumé.
Le précédent de janvier : 17 personnes, 9 nationalités, aucune base légale
L’accord de 35 millions n’est pas un premier essai. Il est la version visible d’un dispositif qui a commencé à fonctionner dans l’ombre, plusieurs mois plus tôt.
En janvier et février 2026, dans le cadre d’un accord secret, les États-Unis ont expulsé vers le Cameroun 17 hommes et femmes, dont des demandeurs d’asile et une personne apatride. Ils venaient d’Angola, de RDC, d’Éthiopie, du Ghana, du Kenya, du Maroc, du Sénégal, de Sierra Leone et du Zimbabwe. Aucun n’était camerounais.
À leur arrivée, les autorités camerounaises les ont immédiatement détenus. Human Rights Watch note qu’elles n’avaient « aucune base juridique pour le faire ». Certains expulsés ont expliqué avoir été menottés et enchaînés dans l’avion au départ de Louisiane, sans savoir où ils atterriraient. Un homme originaire du Zimbabwe a décrit l’opération comme un « trafic », affirmant que les passagers avaient été « déposés comme des colis UPS » au Cameroun.
Ce précédent éclaire l’accord actuel d’une lumière crue. Les 35 millions ne financent pas seulement des blindés. Ils financent la continuation d’un système qui, pour l’instant, ne dit rien des droits des personnes expulsées, ni des garanties qu’elles pourraient obtenir.
Shaheen bloque, Rubio passe en force
Au Sénat américain, l’accord n’est pas passé inaperçu. La sénatrice démocrate Jeanne Shaheen, membre influente de la commission des affaires étrangères, a tenté de bloquer la livraison des fonds pendant plusieurs mois. Elle a qualifié l’arrangement de « grotesque ». Sa position tient en une phrase, qu’elle a répétée dans plusieurs déclarations : les États-Unis ne devraient pas fournir de matériel militaire sensible à des gouvernements accusés de violations des droits humains, encore moins pour s’en servir de paiement pour la gestion des expulsions.
Le blocage n’a pas tenu. L’équipe du secrétaire d’État Marco Rubio a informé la sénatrice, en avril, que l’administration passait outre son veto. Le Département d’État assure aujourd’hui respecter la loi Leahy. Une affirmation qui, au vu du dossier du BIR, mérite d’être scrutée de près. La loi interdit théoriquement le financement des unités impliquées dans des exactions. Elle n’interdit pas, apparemment, de trouver des arrangements quand l’intérêt migratoire est jugé supérieur.
Ce que le Cameroun gagne, ce que les expulsés perdent
Pour Yaoundé, l’équation est simple. Des blindés, une reconnaissance stratégique de la part d’un partenaire puissant, et un BIR qui sort renforcé d’un isolement partiel. Le Cameroun fait face à des menaces sécuritaires multiples : Boko Haram dans l’Extrême-Nord, crises dans les régions anglophones, instabilité aux frontières. Des véhicules blindés supplémentaires ne sont pas un luxe pour l’état-major.
Mais le prix est supporté ailleurs. Par les personnes expulsées, d’abord, qui atterrissent dans un pays dont elles ne parlent souvent pas la langue, sans statut clair, et dont les autorités les détiennent avant même qu’elles puissent formuler une demande d’asile. Par les populations civiles ensuite, dans les zones où le BIR opère, et qui verront une unité déjà accusée d’exactions circuler avec du matériel neuf.
Le Wall Street Journal précise que l’accord a été négocié en même temps que la coopération antiterroriste entre les deux pays. Ce n’est pas un détail. C’est la clé de lecture. Washington ne finance pas seulement une politique migratoire. Il réintègre le BIR dans son dispositif sécuritaire régional, en utilisant les expulsions comme monnaie d’échange.
La question que personne ne pose à Washington
Une question mérite d’être posée, et elle ne l’a pas été publiquement par les architectes de l’accord : pourquoi le Cameroun ?
D’autres pays africains ont accepté des expulsés. Le Rwanda, l’Eswatini, le Ghana, la Guinée équatoriale ont signé des arrangements similaires, souvent contre des sommes plus modestes. Mais le Cameroun présente une particularité : il abrite déjà des populations déplacées internes, fait face à des conflits armés sur son territoire, et son unité bénéficiaire de l’aide est sous le coup d’accusations crédibles de crimes de guerre. envoyer des personnes vulnérables dans un pays où elles risquent la détention arbitraire, c’est un choix. Ce choix n’a pas été expliqué.
La sénatrice Shaheen, elle, a déjà sa réponse : l’accord est « grotesque ». Les 36 personnes déjà arrivées au Cameroun n’ont pas eu, elles, le luxe de débattre.
C’est quoi, exactement, l’accord entre Trump et le Cameroun ?
Washington donne environ 35 millions de dollars d’aide militaire au BIR, dont des blindés. En échange, le Cameroun accepte de recevoir des gens expulsés des États-Unis, même s’ils ne sont pas camerounais. L’accord a été révélé par le Wall Street Journal fin octobre 2026.
Pourquoi le BIR est-il au centre des critiques ?
Parce qu’Amnesty International a documenté, en 2017, plus de 100 cas de torture dans des centres de détention liés au BIR, notamment à Salak. L’organisation a parlé de crimes de guerre. En 2019, Trump avait lui-même réduit l’aide à cette unité à cause de ces abus.
Combien de personnes ont déjà été expulsées vers le Cameroun ?
Au moins 36 depuis le début de l’année, selon le WSJ. Un précédent groupe de 17 personnes, originaires de neuf pays africains, était arrivé en janvier-février 2026. Aucune n’était camerounaise.
Qu’est-ce que la loi Leahy ?
C’est une loi américaine qui interdit, en théorie, l’aide militaire à des unités étrangères impliquées dans des violations graves des droits humains. Le Département d’État affirme la respecter. La sénatrice Shaheen et les ONG en doutent.