La Russie prévoit de signer des accords miniers avec six pays africains, en plus des 21 déjà actifs. Derrière le sommet de Moscou, un enjeu de souveraineté.
Moscou, 27 octobre 2026. À la veille du troisième sommet Russie-Afrique, le ministère russe des Ressources naturelles et de l'Environnement annonce à l'agence TASS une nouvelle étape : la signature prochaine de documents de coopération dans l'exploitation du sous-sol avec six pays africains supplémentaires. Vingt et un accords bilatéraux sont déjà en cours. Six autres sont dans les tuyaux.
Le ministère ne précise pas quels pays sont concernés. Il ne dit pas non plus quels minerais sont visés. Il parle de « recherche géologique conjointe », d'« échange de données » et de « projets prometteurs ». Il rappelle qu'un tiers des ressources naturelles mondiales se trouve en Afrique, et que « le degré d'étude géologique varie considérablement d'un pays à l'autre ».
Ce flou n'est pas un détail. Il est le cœur du sujet. Derrière les communiqués, il y a une réalité documentée : des accords miniers, des cartes géologiques livrées clés en main, et un modèle qui, dans plusieurs pays du Sahel, lie assistance sécuritaire et accès aux ressources. Le sommet de Moscou, qui s'ouvre le 28 octobre, n'est pas une simple rencontre diplomatique. C'est une étape dans la construction d'un réseau d'influence qui passe par le sol africain.
Ce que dit le ministère russe, et ce qu'il ne dit pas
Le communiqué est bref. La Russie coopère avec les pays africains dans le cadre de 21 documents bilatéraux. Les domaines couverts incluent l'étude géologique conjointe, l'échange de données et l'élaboration de projets d'investissement. « Dans un avenir proche, il est prévu de signer des documents bilatéraux avec six pays supplémentaires », indique le ministère.
Aucun nom. Aucune date. Aucun minerai précis. Le ministère évoque les « réserves de métaux de terres rares, de lithium et d'or » du continent, mais sans lier ces ressources aux pays signataires. Il souligne que « les organisations russes possèdent des compétences dans la recherche et l'évaluation de gisements de tous types de minéraux », et que les priorités sont définies « en fonction du potentiel minier d'un pays donné » et « des demandes correspondantes des partenaires africains ».
Cette rhétorique du partenariat est constante dans la diplomatie russe. Elle contraste avec la réalité des rapports de force documentés par les enquêtes indépendantes. Mais elle dit une chose : la Russie ne veut pas apparaître comme un acteur qui impose. Elle veut être invitée.
Le Mali, laboratoire de la nouvelle méthode
L'exemple le plus concret est malien. Le 28 octobre, en marge du sommet, la société publique russe Rosgeologiya (via sa filiale Zarubezhgeologia) a signé un accord avec le ministère malien des Mines. L'objet : élaborer une carte géologique numérique de deux zones couvrant plus de la moitié du territoire malien, et créer un système d'information pour gérer les données géologiques, l'octroi des licences minières et la supervision réglementaire.
Ce n'est pas un simple contrat de prospection. C'est un transfert de souveraineté technique. La carte géologique d'un pays est un document stratégique. Elle dit où sont les ressources, en quelle quantité, et à quelle profondeur. Elle détermine qui peut les exploiter et à quel prix. En confiant cette carte à une entreprise étrangère, le Mali ne se contente pas d'attirer un investisseur. Il délègue une partie de sa capacité à connaître et à contrôler son propre sous-sol.
Le directeur de Zarubezhgeologia, Alexey Desyatkin, a déclaré que le projet contribuerait à « rendre les informations sur les ressources minérales du pays plus accessibles et plus transparentes, notamment pour les investisseurs potentiels ». La formule est habile. Elle présente une opération de captation de données comme un service de transparence.
Le modèle « sécurité contre ressources », une réalité documentée
Le Mali n'est pas un cas isolé. Depuis 2021, la Russie y a déployé des instructeurs et des mercenaires, d'abord via le groupe Wagner, puis via l'Africa Corps après la mort d'Evgueni Prigojine en 2023. Ce déploiement s'est accompagné d'un accès privilégié aux mines d'or. En République centrafricaine, des sociétés liées à Wagner, comme Midas Ressources et Diamville, ont été associées à des intérêts dans l'or et le diamant. En 2023, le Trésor américain a sanctionné plusieurs de ces entités, alléguant que des transactions illicites sur l'or aidaient à financer les opérations du groupe.
Un rapport du Congressional Research Service américain, mis à jour en avril 2026, décrit le modèle russe en Afrique comme un système dans lequel « le soutien militaire est offert en échange d'un paiement ou d'un accès aux ressources naturelles ».
Pourquoi l'Afrique est devenue stratégique pour Moscou
La Russie a besoin de l'Afrique pour trois raisons. La première est économique. Sous sanctions occidentales depuis 2022, Moscou cherche à contourner les restrictions sur ses exportations. L'or africain, facile à fondre, à blanchir et à réexporter sous des labels tiers, est devenu un instrument de financement de guerre. Selon le Blood Gold Report, cité par United24 Media, l'or africain via des réseaux liés au Kremlin a généré plus de 2,5 milliards de dollars depuis 2022. Le Mali, non soumis aux sanctions sur l'or, est identifié comme une plaque tournante.
La deuxième raison est diplomatique. Le sommet Russie-Afrique de Moscou réunit 48 des 54 États africains, dont 22 chefs d'État. C'est une démonstration de force face à l'isolement occidental. La signature de 33 documents déclarations politiques, mémorandums, contrats commerciaux est un signal envoyé à la communauté internationale : la Russie n'est pas seule.
La troisième raison est industrielle. L'Afrique détient des réserves de terres rares, de lithium et d'or indispensables à la transition énergétique et à l'industrie de défense. Les compétences russes en géologie, héritées de l'Union soviétique, sont réelles. Rosgeologiya, l'agence fédérale russe pour l'utilisation du sous-sol, dispose d'un savoir-faire que peu d'acteurs peuvent égaler. Ce savoir-faire est un produit d'appel.
Ce que l'Afrique y gagne, et ce qu'elle y perd
La question n'est pas de savoir si la Russie est un partenaire légitime. Elle l'est, comme tout autre État. La question est de savoir à quelles conditions.
Pour les pays africains, l'accord peut être avantageux. La Russie propose des cartes géologiques, des technologies d'exploration, des formations. Le Burkina Faso, par la voix de son Premier ministre, réclame « la transformation des ressources minières sur place » et un « transfert de technologies ». C'est une demande légitime. Mais elle se heurte à une réalité : la Russie elle-même exporte ses matières premières brutes et transforme peu sur son territoire. Proposer à l'Afrique ce qu'on ne fait pas chez soi est une posture diplomatique, pas une garantie industrielle.
Le risque est ailleurs. Il est dans l'opacité. Quand une entreprise étrangère détient la carte géologique d'un pays, quand elle participe à l'octroi des licences, quand elle est aussi un acteur sécuritaire, le contrôle devient difficile. Les royalties sont-elles payées au juste prix ? Les exportations sont-elles déclarées ? Les règles environnementales sont-elles respectées ? Ces questions ne sont pas rhétoriques. Elles déterminent si le sous-sol africain finance le développement de l'Afrique ou celui d'ailleurs.
Le Cameroun, qui a déjà accueilli des missions de Rosgeologiya et dont l'ambassadeur en Russie a évoqué un intérêt pour l'exploration géologique, est dans une position charnière. Il peut négocier un partenariat transparent, avec des clauses de transfert de compétences et de publication des données. Ou il peut signer un accord opaque, qui fera de lui un fournisseur de matières premières sans contrôle sur leur valorisation. Le choix n'est pas encore fait.
Ce que l'on ne sait pas
On ne sait pas quels six pays signeront les prochains accords. On ne sait pas si des accords miniers seront signés pendant le sommet ou après. On ne sait pas si les 33 documents annoncés incluent des contrats miniers ou seulement des déclarations d'intention. On ne sait pas, non plus, si les pays africains ont négocié des clauses de transparence ou de partage de données.
Quels pays africains vont signer des accords miniers avec la Russie ?
Le ministère russe des Ressources naturelles n'a pas communiqué les noms des six pays concernés. Il a seulement indiqué que des documents seraient signés « dans un avenir proche », sans préciser de date ni de minerais.
Qu'est-ce que Rosgeologiya fait au Mali ?
Rosgeologiya, via sa filiale Zarubezhgeologia, a signé un accord avec le ministère malien des Mines pour établir une carte géologique numérique de plus de la moitié du territoire malien et créer un système d'information pour gérer le secteur minier.
La Russie est-elle un partenaire fiable pour l'Afrique ?
La question est débattue. La Russie propose des compétences géologiques réelles et des accords sans conditionnalité démocratique, ce qui séduit certains gouvernements. Mais des enquêtes documentent un modèle où l'assistance sécuritaire est échangée contre un accès privilégié aux ressources, ce qui pose des questions de souveraineté.
Combien d'accords miniers la Russie a-t-elle déjà avec l'Afrique ?
Selon le ministère russe des Ressources naturelles, 21 documents bilatéraux de coopération géologique sont actuellement en cours d'application avec des pays africains.