La Liste arabe unifiée soutient Gadi Eisenkot pour former le gouvernement israélien. Avec 67 recommandations sur 120 députés, le bloc anti-Netanyahu franchit la majorité. Mais la route reste étroite.
Une décision qui change l'arithmétique
Jérusalem, jeudi 5 novembre 2026. La Liste arabe unifiée, principale formation israélienne à majorité arabe, annonce qu'elle recommandera Gadi Eisenkot à la présidence de l'État pour former le prochain gouvernement.
La décision est unanime. Elle n'a pas été facile. « Nous avons décidé de soutenir Gadi Eisenkot », indique le communiqué, précisant que la décision a été prise « à l'unanimité, après consultations entre les partis qui composent la Liste unifiée. Ce n'était pas une décision facile ».
L'arithmétique, elle, est implacable. Les élections du 27 octobre ont laissé le bloc de Benjamin Netanyahu avec 53 sièges. Les partis juifs d'opposition alignés sur Eisenkot en ont obtenu 48. Les partis arabes, eux, ont réalisé une percée historique : 19 sièges, contre 10 en 2022. Raam, dirigé par Mansour Abbas, avait déjà annoncé son soutien à Eisenkot, fort de ses 8 sièges.
Avec les 11 sièges de la Liste unifiée, Eisenkot atteint 67 recommandations. C'est six de plus que la majorité requise de 61 députés à la Knesset.
Cette décision ne fait pas d'Eisenkot le Premier ministre. Elle fait de lui le candidat le plus probable à qui le président Isaac Herzog confiera le mandat de former un gouvernement. Les recommandations ne constituent pas une coalition. Elles pèsent dans la décision du chef de l'État, qui a jusqu'au 11 novembre pour désigner le candidat qu'il estime le mieux placé.
Netanyahu perd un pilier de trente ans
Le même jour, quelques heures plus tôt, Benjamin Netanyahu a reçu une autre mauvaise nouvelle. Le parti du Judaïsme unifié de la Torah (JUT), allié des ultra-orthodoxes ashkénazes, a refusé de le recommander. Pour la première fois depuis 1996, cette formation, qui a soutenu Netanyahu pendant trois décennies, a choisi de s'abstenir.
La raison est connue : la conscription des étudiants religieux. Le JUT et le Shass, les deux grands partis ultra-orthodoxes, exigent une loi gravant dans le marbre l'exemption de service militaire pour leurs fidèles. Netanyahu n'a pas tenu cette promesse. Le JUT le lui fait payer.
Le résultat est mécanique. Sans le JUT, le nombre de soutiens déclarés pour Netanyahu tombe à 46. Eisenkot en a 67. L'écart n'a jamais été aussi large.
Ahmad Tibi : « Faire tomber ce gouvernement criminel »
Ahmad Tibi, figure historique de la Liste unifiée, ne mâche pas ses mots. « Nous voulons faire des choses que nous n'avons pas faites dans le passé pour retirer ce gouvernement criminel », a-t-il déclaré, selon CGTN.
La formule est brutale. Elle dit la profondeur de la rupture. Depuis des décennies, les partis arabes israéliens se tenaient à distance des coalitions gouvernementales. En 2021, Raam a été le premier parti arabe à rejoindre un gouvernement. Mais la Liste unifiée, elle, n'a jamais franchi le pas.
Cette fois, elle ne rejoint pas le gouvernement. Elle le soutient de l'extérieur. « Nous ne ferons pas partie du gouvernement. Je ne veux pas de poste ministériel. Je ne veux pas siéger au gouvernement », a précisé Tibi. Mais « sans les partis arabes, il n'y aura pas de changement », a-t-il ajouté.
La nuance est importante. Un soutien extérieur permet à la Liste unifiée d'influencer sans s'engager. Il lui évite de porter la responsabilité d'un gouvernement qui, sur les dossiers palestiniens, ne satisfera probablement pas ses électeurs. Tibi le reconnaît à demi-mot :
« Malgré notre détermination à évincer Netanyahu, le camp d'opposition dirigé par Eisenkot n'a pas encore démontré la volonté nécessaire d'affronter les politiques de Netanyahu, de lutter contre l'incitation contre les citoyens arabes et de contester les efforts visant à saper la légitimité de leurs choix politiques ».
Traduction : la Liste unifiée fait un pas. Pas deux.
Le piège de la coalition
Eisenkot est en position de force. Il n'est pas encore en position de gouverner.
Le premier obstacle est interne à son propre camp. Plusieurs partenaires potentiels d'Eisenkot refusent de s'appuyer sur les partis arabes. Avigdor Liberman, du parti Yisrael Beytenu (7 sièges), a formellement recommandé Eisenkot, mais il a exclu un gouvernement qui dépendrait des partis arabes. Naftali Bennett (B'Yachad, 12 sièges) et Yair Golan (Les Démocrates, 8 sièges) ont également recommandé Eisenkot, mais leur position sur une coalition soutenue par la Liste unifiée n'est pas garantie.
Le second obstacle est programmatique. Eisenkot a posé des conditions. Il exige notamment que ses partenaires reconnaissent le Hamas comme une organisation terroriste. Yousef Jabareen, président de la Liste unifiée, a refusé de le faire. Ce n'est pas un détail. C'est un désaccord fondamental qui pourrait faire capoter les négociations avant même qu'elles ne commencent.
Le troisième obstacle est le temps. Une fois désigné par Herzog, le candidat dispose de 28 jours pour former un gouvernement, prolongeables de 14 jours. En cas d'échec, une autre personne est désignée. Si l'impasse persiste, de nouvelles élections sont convoquées.
Eisenkot a les recommandations. Il n'a pas encore la coalition.
Ce que cette séquence dit d'Israël
Il y a un an, une telle configuration était inimaginable. Les partis arabes, historiquement marginalisés, deviennent des faiseurs de rois. Une formation qui refuse de reconnaître Israël comme État juif se retrouve à peser sur la formation du gouvernement de cet État.
Ce n'est pas une révolution. C'est une mutation. La percée électorale des partis arabes (19 sièges, un record) et l'affaiblissement de Netanyahu ont créé une fenêtre. La Liste unifiée l'a saisie. Mais elle l'a fait avec prudence, en soutenant sans participer, en posant ses conditions, en gardant ses distances.
La question n'est plus de savoir si Netanyahu peut gouverner. La question est de savoir si Eisenkot peut gouverner sans trahir ceux qui l'ont porté. Et si les partis juifs de l'opposition accepteront de gouverner avec le soutien de ceux qu'ils ont passé des années à diaboliser.
Le président Herzog a jusqu'au 11 novembre pour décider. Ensuite, le compte à rebours commencera.
Qu'est-ce que la Liste arabe unifiée ?
C'est une coalition de trois partis arabes israéliens : Hadash, Balad et la Liste arabe unie (Ra'am, dans sa composante historique). Elle représente la principale force politique arabe en Israël. Aux élections du 27 octobre 2026, elle a obtenu 11 sièges.
Pourquoi soutient-elle Gadi Eisenkot ?
Pour tenter de faire tomber Benjamin Netanyahu. Ahmad Tibi a déclaré vouloir « faire tomber ce gouvernement criminel ». La Liste unifiée ne rejoint pas le gouvernement, mais elle le soutient de l'extérieur pour empêcher Netanyahu de revenir au pouvoir.
Est-ce que cela signifie qu'Eisenkot va devenir Premier ministre ?
Pas automatiquement. Les recommandations pèsent dans la décision du président Herzog, mais elles ne constituent pas une coalition. Eisenkot doit encore négocier avec les partis pour former un gouvernement. Et certains de ses alliés refusent de s'appuyer sur les partis arabes.
Combien de sièges faut-il pour gouverner en Israël ?
61 sur 120 à la Knesset. Eisenkot a 67 recommandations, mais pas encore 67 députés prêts à siéger dans sa coalition.
Qu'est-ce que le Judaïsme unifié de la Torah (JUT) ?
C'est un parti ultra-orthodoxe ashkénaze qui soutenait Netanyahu depuis 1996. Il a refusé de le recommander cette fois, à cause d'un désaccord sur la conscription des étudiants religieux.
Pourquoi les partis arabes sont-ils si importants cette fois ?
Parce qu'ils ont obtenu 19 sièges, un record. Sans eux, ni Netanyahu ni Eisenkot ne peuvent atteindre 61 sièges. Ils sont devenus indispensables.
Que se passe-t-il si Eisenkot échoue ?
Le président peut désigner une autre personne. Si aucune coalition n'est formée, de nouvelles élections sont organisées.