Ahidjo : « Je reconnais m'être trompé sur Biya »
CAMEROUN :: LE SAVIEZ-VOUS

Cameroun - Ahidjo : « Je reconnais m'être trompé sur Biya »

Le 5 mars 1984 à Paris, Ahmadou Ahidjo accordait une interview choc au journal Afrique-Asie. Il y regrettait d'avoir choisi Paul Biya comme successeur et dénonçait un « procès mascarade ». 

Deux ans après avoir volontairement transmis le pouvoir à son Premier ministre Paul Biya, le premier président du Cameroun, Ahmadou Ahidjo, brisait le silence dans une interview au journal Afrique-Asie le 5 mars 1984 des regrets amers, des accusations de complot inventé et la révélation d'une rupture consommée.

Le 4 novembre 1982, Ahmadou Ahidjo surprenait le Cameroun et le monde : il démissionnait volontairement, transmettant le pouvoir à son Premier ministre Paul Biya. Moins de deux ans plus tard, le 5 mars 1984 à Paris, l'homme qui avait gouverné le Cameroun pendant vingt-cinq ans accordait une interview au journal Afrique-Asie. Il y confessait son plus grand regret : « Je reconnais humblement m'être trompé sur la personne que j'avais estimée, protégée, comblée et portée tout seul à la tête de l'État ».

L'intervention survient à un moment crucial. Le 28 février 1984, quelques jours plus tôt, Ahidjo avait été condamné à mort par contumace pour complot contre la sécurité de l'État. Un mois plus tard, le 6 avril 1984, un coup d'État sanglant ébranlerait Yaoundé. L'ancien président, exilé en France, livre alors une version des faits radicalement opposée à celle du régime de son successeur.

La démission surprise de 1982 : un choix stratégique

Le 4 novembre 1982, Ahmadou Ahidjo, président depuis 1960, annonce sa démission. Paul Biya, son Premier ministre, lui succède le 6 novembre conformément aux dispositions constitutionnelles.

Ahidjo explique son choix dans l'interview : « J'ai pris moi-même et tout seul la décision de démissionner parce que je crois que le pouvoir n'est pas un apanage personnel, mais un service de l'État ». Il évoque une fatigue légitime après vingt-cinq ans à la tête du pays, et affirme avoir voulu « éviter qu'au Cameroun ne naissent un climat de faillite et de démobilisation ».

Mais un détail le trahit : une délégation du comité central de l'UNC, dont Paul Biya faisait partie, était venue le supplier de revenir sur sa décision. Ahidjo avait refusé.

Le choix de Biya : un pari risqué

Pourquoi Biya ? Ahidjo livre une analyse lucide : « Comme il n'était pas du Nord, qu'il était chrétien, qu'il descendait d'une petite ethnie du Centre-Sud, il m'a semblé qu'il pouvait, plus facilement que d'autres, être un trait d'union dans le pays que l'on ne m'accuserait pas de privilégier le Nord ».

Il reconnaît avoir sous-estimé l'ambition de son protégé : « Quoi que je pense aujourd'hui de l'homme et de la grave erreur d'appréciation que j'ai commise le concernant, rien ne m'empêche de dire qu'il était sérieux, travailleur, pondéré et, selon toute apparence, dévoué ».

Il ajoute, avec une pointe d'amertume : « Si M. Biya n'avait pas été en position de me remplacer constitutionnellement et si je ne l'avais pas installé en vertu des dispositions constitutionnelles que j'avais moi-même fait adopter, il n'aurait jamais eu la moindre chance de devenir président de la République ».

La rupture : le remaniement de juin 1983

Le 18 juin 1983, Paul Biya procède à un remaniement ministériel inopiné. Quatre « barons » de l'ancien régime sont congédiés. Parmi eux, le Premier ministre Bello Bouba Maïgari et le ministre secrétaire général de la Présidence.

Ahidjo raconte : « Considérant que c'était la preuve d'une absence totale de la confiance et de l'estime du Président à son endroit, Bello Bouba Maïgari a estimé que sa dignité lui recommandait de rendre son tablier ». D'autres ministres, eux aussi mécontents, décident de se concerter.

Ahidjo les reçoit à Garoua. Il leur recommande de ne pas démissionner pour éviter une crise. Mais les soupçons du régime sont déjà éveillés.

Le « complot » inventé : la thèse d'Ahidjo

Pour Ahidjo, le procès de février 1984 est une « mascarade ». Il affirme que le pouvoir « a inventé un complot » en se servant de deux officiers de son service, le commandant Ibrahim Oumarou et le capitaine Salatou Adamou, qui « ont subi des pressions, des sévices, des tortures inavouables ».

Il détaille : « Quand le commandant Ibrahim et le capitaine Salatou ont été arrêtés, tout avait déjà été préparé. Avant même qu'ils aient été interrogés, un document qu'ils n'avaient plus qu'à signer était déjà établi ».

Ahidjo souligne l'absurdité de la procédure : il n'a jamais été avisé de l'ouverture d'une information le concernant, ni cité à comparaître. « L'avocat commis d'office pour assurer ma défense, le bâtonnier Black Yondo, a reçu l'avis de sa désignation le 22 février, veille de l'ouverture du procès », rappelle-t-il.

Les accusations portées contre Ahidjo

Le régime l'accuse d'avoir voulu « institutionnaliser la suprématie du parti sur le pouvoir exécutif », d'avoir « invité les ministres du Nord à démissionner » et d'avoir « ourdi un complot en vue d'éliminer du pouvoir M. Paul Biya par tous les moyens y compris la suppression physique ».

Ahidjo réfute point par point. Sur la suprématie du parti : « Je n'ai jamais fait déposer et cela est vérifiable, aucun texte de ce genre devant l'Assemblée nationale ». Sur la réunion des ministres : « Où est le délit ? Où est la subversion ? » Il rappelle que des réunions similaires d'officiers du Sud se sont tenues sans qu'on y trouve à redire.

Le procès et la condamnation à mort

Le 28 février 1984, Ahidjo est condamné à mort par contumace. Le tribunal militaire de Yaoundé le juge pour complot contre la sécurité de l'État.

Ahidjo ironise : « Je suis en fuite et j'ai quitté le Cameroun normalement avec un passeport diplomatique et des visas en règle ». Il rappelle avoir envoyé un télégramme à Paul Biya depuis Dakar pour protester contre la violation de son domicile.

Et de poser la question qui tue : « M. Paul Biya, après avoir monté son affaire, quitte subrepticement le Cameroun quelques jours avant l'ouverture du procès pour se réfugier dans les montagnes de Suisse. Qui de nous deux a fui ? »

Les « phobies » de Paul Biya

Ahidjo dresse un portrait au vitriol de son successeur : « M. Paul Biya est littéralement tenaillé par la peur morbide de perdre le pouvoir et, depuis qu'il a monté son coup, par celle d'être assassiné ».

Il cite la réforme constitutionnelle sur les modalités de succession comme preuve de cette paranoïa : « Comment quelqu'un qui vient de se faire élire, étant déjà président et exerçant pleinement la fonction avant et pendant les élections, peut-il trouver la chose inacceptable quand il s'agit d'un autre ? »

« Adieu monde cruel, monde ingrat »

Ahidjo conclut son intervention par une note mélancolique : « Pourquoi dissimuler la tristesse, la très grande tristesse qui m'envahit devant ce qui se passe au Cameroun et qui constitue non seulement une honte pour mon pays qui ne la mérite pas, mais aussi, selon les nombreux et émouvants témoignages que je reçois de toute part, une honte pour l'Afrique ».

Il cite Abraham Lincoln : « On peut tromper une partie du peuple tout le temps et tout le peuple une partie du temps. Mais l'on ne peut tromper tout le peuple tout le temps ».

Pour plus d'informations sur l'actualité, abonnez vous sur : notre chaîne WhatsApp 

Lire aussi dans la rubrique LE SAVIEZ-VOUS

Les + récents

partenaire

canal de vie

Vidéo de la semaine

évènement

Vidéo


L'actualité en vidéo