Paul Biya à Genève, décrets signés à Yaoundé : qui trompe-t-on ?
CAMEROUN :: POINT DE VUE

CAMEROUN :: Paul Biya à Genève, décrets signés à Yaoundé : qui trompe-t-on ? :: CAMEROON

Quatre décrets, deux nominations à la SNH, deux accords de financement tous datés de « Yaoundé, le 22 juillet 2026 ». Mais le président de la République n'est pas à Yaoundé. Alors, que cache cette localisation ?

Le 22 juillet 2026, quatre décrets attribués au président Paul Biya ont été publiés par les canaux officiels de la présidence camerounaise. Deux nomments des membres au Conseil d'administration de la Société nationale des hydrocarbures (SNH). Deux autorisent le ministre de l'Économie à signer des accords de financement dont un pour l'aménagement du lac municipal de Yaoundé. Jusque-là, rien d'extraordinaire. Mais un détail saute aux yeux : les quatre actes portent la mention « Yaoundé, le 22 juillet 2026 ». Un problème : Paul Biya, 93 ans, a quitté le Cameroun le 7 juin 2026 pour un « court séjour privé en Europe ». Il se trouve à Genève, en Suisse pas à Yaoundé.

Pourquoi le pouvoir persiste-t-il à dater des actes présidentiels d'une ville où le chef de l'État ne se trouve pas ? Simple formule administrative ? Convention protocolaire ? Ou volonté délibérée d'entretenir l'illusion d'une présence présidentielle là où elle n'est pas établie ?

La question mérite d'être posée. Brutalement.

 QUATRE DÉCRETS ET UNE CONTRADICTION

Le 22 juillet 2026 restera dans les annales comme une journée administrative ordinaire en apparence. Le président Paul Biya a signé deux décrets, les n°2026/255 et n°2026/256, portant nomination de deux nouveaux représentants de la présidence au sein du Conseil d'administration de la SNH. Il s'agit de Guy Emmanuel Sabikanda, maire de Kribi, et d'El Hadj Abdoulaye Yerima Bakary, Lamido de Maroua.

Deux autres décrets autorisent le ministre de l'Économie à signer des accords de financement pour des projets de protection sociale, d'inclusion économique et d'aménagement du lac municipal de Yaoundé.

Quatre actes administratifs. Quatre signatures attribuées au chef de l'État. Quatre mentions identiques en bas de page : « Yaoundé, le 22 juillet 2026 ».

Le problème ? Paul Biya n'est pas à Yaoundé.

Le chef de l'État a quitté le Cameroun le 7 juin 2026 pour un séjour privé en Europe avec son épouse Chantal Biya. Depuis, il est à Genève, en Suisse. Aucune date officielle de retour n'a été communiquée. Le compteur dépasse désormais les 45 jours d'absence un record pour un président dont les séjours à l'étranger alimentent régulièrement les spéculations.

Alors comment un acte signé à Genève peut-il être daté de Yaoundé ?

 LE PAYS RÉEL ET LE PAYS DES DÉCRETS

Au Cameroun, la communication officielle semble parfois vivre dans un monde parallèle à celui des citoyens. Le peuple observe, constate, s'interroge. Le président est absent. Dans le même temps, des débats politiques se multiplient autour de la continuité de l'État.

Et voilà que surgissent des décrets portant la mention « Yaoundé ». Comme si le lieu indiqué au bas du document pouvait suffire à effacer une réalité géographique.

Un décret n'est pas une apparition mystique. C'est un acte juridique. Il engage l'État. Il doit pouvoir être situé dans un contexte précis, compréhensible et vérifiable.

La question n'est pas de savoir si Paul Biya peut juridiquement signer un décret alors qu'il se trouve hors du Cameroun. Il le peut, dès lors que les procédures constitutionnelles et administratives sont respectées.

La véritable question est ailleurs : pourquoi inscrire systématiquement « Yaoundé » si l'acte est signé ailleurs ?

La transparence commande-t-elle de localiser l'acte là où se trouve réellement le signataire ? Ou existe-t-il une règle qui autorise cette pratique ? Dans les deux cas, le gouvernement gagnerait à l'expliquer.

 LA VACANCE DU POUVOIR N'EST PAS UNE AFFAIRE DE RUMEURS

Le débat actuel est d'autant plus sensible que certaines figures politiques demandent au Conseil constitutionnel de constater officiellement une éventuelle vacance du pouvoir.

Le député de l'opposition Jean-Michel Nintcheu a saisi le Conseil constitutionnel pour qu'il se prononce. L'Union démocratique du Cameroun (UDC) estime que « la stabilité d'une République ne peut reposer sur le silence ou les suppositions ». Le Mouvement pour la Renaissance du Cameroun (MRC) de Maurice Kamto ironise : « Quarante-cinq jours loin du territoire national, ce n'est pas un séjour, c'est un exil de fait ».

Le RDPC, parti au pouvoir, répond par la voix du ministre d'État Jacques Fame Ndongo : « Il n'y a aucune vacance de pouvoir au sommet de l'État ». Il qualifie les accusations de l'opposition de « barbarisme juridique » et rappelle qu'« aucune disposition légale ou réglementaire ne fixe la durée légale d'absence hors du pays du chef de l'État ».

Le politologue Aristide Mono va plus loin : « Constitutionnellement parlant, même si Paul Biya ne revient au Cameroun qu'en 2032, on ne pourrait malheureusement pas parler de vacance du pouvoir ».

Mais la vacance du pouvoir ne se décrète pas sur les réseaux sociaux. Elle obéit à des règles constitutionnelles précises.

Si le président exerce effectivement ses fonctions, qu'il signe des actes et que les institutions fonctionnent normalement, le pouvoir doit pouvoir le démontrer avec clarté. Si une situation exceptionnelle l'empêche d'exercer ses fonctions, les mécanismes prévus par la Constitution doivent s'appliquer.

Entre les deux, il ne peut y avoir durablement un espace de brouillard.

 LE SILENCE FABRIQUE LE DOUTE

Le problème du Cameroun n'est peut-être pas seulement l'absence du président. C'est surtout le silence qui accompagne cette absence.

Dans un État moderne, l'information officielle ne devrait pas se limiter à publier des actes administratifs. Elle devrait aussi permettre aux citoyens de comprendre ce qui se passe.

Or, lorsque des documents officiels sont publiés avec des indications qui semblent contredire la réalité observable un décret daté de Yaoundé alors que le président est à Genève le doute s'installe. Et dans un pays où la communication gouvernementale est déjà souvent accusée d'être opaque, chaque incohérence devient une source supplémentaire de suspicion.

Le pouvoir devrait savoir une chose : le silence n'empêche pas les questions. Il les multiplie.

Lorsqu'une société ne reçoit pas de réponses officielles, elle fabrique ses propres explications. C'est ainsi que naissent les rumeurs, les théories et les fantasmes.

Le plus curieux, dans cette affaire, est que le pouvoir pourrait très facilement mettre fin à la polémique. Une simple clarification sur la localisation juridique des actes présidentiels suffirait. Mais au lieu de répondre, on publie. Au lieu d'expliquer, on laisse les citoyens interpréter.

 QUI VEUT-ON TROMPER ?

La question est brutale. Mais elle est légitime.

Veut-on tromper les Camerounais ? Veut-on tromper l'opinion internationale ? Ou veut-on simplement préserver une vieille habitude administrative qui ne tient plus compte des exigences modernes de transparence ?

Car le Cameroun de 2026 n'est plus celui où l'information circulait uniquement par la radio, la télévision et les journaux officiels. Aujourd'hui, chaque citoyen peut vérifier, comparer, archiver et questionner. Le numérique a rendu la dissimulation beaucoup plus difficile.

On peut donc publier un décret en indiquant « Yaoundé ». Mais on ne peut pas empêcher les Camerounais de demander : où était réellement le président lorsqu'il l'a signé ? Et surtout : pourquoi ne pas le dire ?

 LA VÉRITÉ N'A PAS BESOIN D'ADRESSE FICTIVE

La continuité de l'État ne repose ni sur des apparences ni sur des artifices de communication. Elle repose sur des institutions solides, des règles respectées et une information transparente.

Un président peut être hors du territoire et continuer à exercer légalement ses fonctions. Cela ne constitue pas, en soi, une vacance du pouvoir.

Mais dans une République, la confiance est aussi une institution.

Lorsque les citoyens voient des actes officiels datés de Yaoundé alors que le chef de l'État n'y est pas, ils ont le droit de demander des explications. Leur répondre ne fragilise pas l'État. Au contraire, cela le renforce.

La vérité n'a pas besoin d'une adresse fictive. Elle a seulement besoin d'être dite.

Pour plus d'informations sur l'actualité, abonnez vous sur : notre chaîne WhatsApp 

Lire aussi dans la rubrique POINT DE VUE

Les + récents

partenaire

canal de vie

Vidéo de la semaine

évènement

Vidéo


L'actualité en vidéo