Qui payait les 150 fantômes de l'Assemblée nationale ?
CAMEROUN :: SOCIETE

Cameroun - Qui payait les 150 fantômes de l'Assemblée nationale ?

Un audit interne révèle 150 agents fictifs à l’Assemblée nationale du Cameroun. Salaires détournés, 10 milliards envolés : l’enquête qui secoue Yaoundé.

Dans les couloirs du Palais de Verre, des noms sans visages percevaient chaque mois des salaires prélevés sur l’impôt des Camerounais. L’audit du nouveau président Théodore Datouo vient de briser le silence mais la question qui brûle toutes les lèvres reste entière : qui encaissait vraiment ?

Théodore Datouo n’a pas attendu un mois après son élection pour lancer la bombe. Le 14 avril 2026, le nouveau président de l’Assemblée nationale du Cameroun ordonne un comptage physique de tous les agents inscrits dans les fichiers du personnel. Le résultat dépasse les scénarios les plus pessimistes : 150 agents fictifs, dont 97 rattachés au cabinet de l’ancien président Cavaye Yéguié Djibril, percevaient salaires et primes sans jamais avoir franchi le seuil du Palais de Verre.

Le montant du scandale donne le vertige : la trésorerie de l’Assemblée nationale a été « plombée de près de 10 milliards de francs CFA », entièrement consommés en trois mois d’exercice, selon l’enquête exclusive de Jeune Afrique. Un responsable de l’institution, cité sous couvert d’anonymat, lâche ces mots qui glacent : « On n’était plus loin de la banqueroute. »

Ce n’est pas une bavure administrative. C’est un système.

Contexte : une institution qui contrôle… et qui se contrôle mal

L’Assemblée nationale du Cameroun n’est pas une administration ordinaire. C’est l’institution qui vote la loi et contrôle l’exécutif. Si elle reproduit les pratiques qu’elle est censée surveiller, elle perd toute crédibilité comme référence institutionnelle.

Pendant 34 ans, de 1992 à 2026, Cavaye Yéguié Djibril a régné sur le perchoir du Palais de Verre. Une longévité record qui a coïncidé avec l’installation progressive d’un clientélisme institutionnalisé au sommet de la représentation nationale.

Le mécanisme était simple : des noms inscrits sur les registres de la fonction publique, des comptes bancaires actifs, des virements mensuels réguliers sans qu’aucune présence physique ni aucune mission réelle ne soit jamais exigée.

L’audit ordonné le 14 avril 2026 par Théodore Datouo a identifié 150 agents fictifs, dont 97 au cabinet de l’ancien président et 53 au secrétariat général.

Comment fonctionnait la fraude aux agents fictifs

Un agent fictif se définit comme un individu inscrit dans les fichiers officiels de la fonction publique, percevant une rémunération régulière, sans exercer aucune fonction réelle ni occuper aucun poste identifiable.

Dans le cas de l’Assemblée nationale, les salaires ne se perdaient pas dans le vide. Quelqu’un les encaissait. Qui percevait les émoluments de ces 150 comptes ? C’est précisément la question que l’opinion publique camerounaise pose désormais avec force.

L’audit administratif a identifié les noms. Il n’a pas encore désigné les bénéficiaires réels. C’est là que s’arrête le travail de la commission et que devrait commencer celui de la justice.

Le 21 avril 2026, le secrétaire général André Noël Essiane a signé une note de service imposant une attestation de présence effective validée par les chefs de structures pour tout paiement de salaire. Objectif affiché : « fluidifier le traitement de la chaîne solde de l’institution ».

Une mesure qui en dit long. La circulaire ne mentionne pas explicitement les employés fictifs. Mais le message est clair : plus question de toucher un salaire sans être physiquement présent.

315 licenciements et un parc automobile « quasi vide »

Mais l’affaire ne s’arrête pas aux 150 agents fantômes. Selon plusieurs sources internes, environ 315 personnes ont été licenciées à l’issue d’un contrôle administratif mené par la Commission de Suivi et Évaluation de la Performance des Services (CSEPS). Ces agents travaillaient au sein de l’institution depuis trois à quatre ans, sans contrat de travail officiellement établi.

Près de 315 employés n’ont pas pu produire de documents attestant d’un recrutement régulier. Leur présence au sein de l’Assemblée nationale n’était encadrée par aucun contrat de travail ou acte administratif officiel.

L’enquête de Jeune Afrique révèle également un parc automobile « quasi vide, la plupart des véhicules ayant été réformés, y compris ceux datant de moins de cinq ans ». Des voitures neuves réformées en quelques années une pratique qui renvoie soit à des destructions volontaires pour justifier des achats répétés, soit à des détournements purs et simples de véhicules publics vers des usages privés.

Un système, pas une anomalie

Le cas de l’Assemblée nationale n’est pas isolé. En 2025, le Cameroun a recensé 20 000 fonctionnaires fictifs, impliquant une perte de 46 milliards FCFA chaque année pour l’État. En 2024, le ministère de la Fonction publique avait déjà radié 4 027 agents publics.

L’opération COPPE (Comptage Physique des Personnels de l’État), lancée en 2018, a permis de retirer plus de 10 000 agents fictifs du fichier solde, pour une économie budgétaire annuelle estimée à 30 milliards FCFA.

La masse salariale de l’État s’est établie à 151,2 milliards FCFA en mars 2026, avant de reculer à 147,9 milliards en avril. Rapporté à une année entière, ce niveau représenterait près de 1 783 milliards FCFA.

Et maintenant ? La question de l’impunité

L’opinion publique attend désormais de savoir si des mesures seront prises pour établir les responsabilités.

Le défi est double. D’abord, identifier les bénéficiaires réels des salaires détournés. Ensuite, remonter la chaîne de complicité qui a permis à ce système de prospérer pendant des décennies.

« L’audit ne découvre pas une anomalie isolée. Il met à nu un dispositif qui a prospéré dans le temps », analyse 237online.com. « Plus de 150 fonctionnaires fantômes auraient été inscrits dans les fichiers, validés administrativement, et maintenus dans le circuit de paie, sans jamais exercer de fonction réelle. Ce n’est pas une dérive marginale, c’est un système. »

La question qui fâche : comment ces agents fictifs ont-ils survécu à tous les contrôles précédents ? Soit le contrôle a été superficiel, soit ses résultats ont été neutralisés. Dans les deux cas, l’assainissement n’a pas eu lieu.

Perspective : vers une gouvernance plus transparente ?

Théodore Datouo semble déterminé à marquer une rupture. Cette mesure, l’une de ses premières décisions marquantes, envoie un signal fort : la rigueur et la transparence seront les maîtres-mots de son mandat.

Mais la résistance est réelle. L’enquête de Jeune Afrique évoque des « résistances » au sein même de l’institution. Et l’histoire récente du Cameroun montre que les scandales de gestion publique ont souvent tendance à rester sans lendemain.

L’enjeu dépasse l’Assemblée nationale. Dans un pays où l’État dépense 1 625,4 milliards FCFA en personnel en 2026, chaque franc détourné est un franc qui ne va pas aux routes, aux hôpitaux, aux écoles. La facture des agents fictifs, c’est le contribuable camerounais qui la paie.

Pour plus d'informations sur l'actualité, abonnez vous sur : notre chaîne WhatsApp 

Lire aussi dans la rubrique SOCIETE

Les + récents

partenaire

canal de vie

Vidéo de la semaine

évènement

Vidéo


L'actualité en vidéo