Au Cameroun, la fortune des chefs de la police et de la gendarmerie reste opaque. Déclaration de patrimoine jamais appliquée, scandales à répétition.  

Au Cameroun, la loi oblige les hauts responsables à déclarer leur patrimoine depuis 2006. Aucun n'a jamais rendu public le sien. Le Premier ministre, les ministres, les généraux, les directeurs généraux. Tous sont concernés. Aucun ne s'est exécuté.

Dans ce vide, une question circule dans les rédactions, les ONG et les couloirs des tribunaux : comment les chefs de la police et de la gendarmerie pourraient-ils lutter contre la corruption quand leur propre situation financière échappe à tout contrôle ? La réponse, à Yaoundé, tient en une phrase. Elle n'est pas flatteuse.

Le Cameroun a une loi sur la déclaration de patrimoine. Elle date de 2006. L'article 66 de la Constitution, lui, est encore plus ancien. Il oblige « les fonctionnaires et les responsables politiques » à déclarer leurs biens à l'entrée et à la sortie de leurs fonctions.

Trente ans plus tard, le constat est simple. Aucune déclaration n'a jamais été rendue publique. La Commission chargée de recevoir ces déclarations n'a jamais été nommée. Les textes d'application n'ont jamais été promulgués.

Dans le même temps, les scandales financiers impliquant les hauts responsables de la police et de la gendarmerie se succèdent. Le dernier en date, révélé en octobre 2026, porte sur un détournement présumé de carburant au sein de la Délégation générale à la sûreté nationale (DGSN). Une cinquantaine de policiers ont été interpellés. Les enquêteurs du Tribunal criminel spécial (TCS) remontent la chaîne.

La question mérite d'être posée sans détour. Si les chefs de la police et de la gendarmerie disposent de fortunes dont l'origine n'est jamais vérifiée, comment peuvent-ils être les artisans crédibles de la lutte anti-corruption dans leurs propres institutions ?

Le patrimoine des chefs, ce trou noir

Le Cameroun dispose d'un organisme censé contrôler la probité des agents publics. La Commission nationale anti-corruption (CONAC). Elle reçoit des dénonciations. En 2021, elle en a enregistré 6 705. Elle transmet des dossiers à la justice. Elle a initié huit procédures en 2019.

Mais la CONAC ne dispose pas d'un pouvoir d'enquête autonome. Elle ne peut pas poursuivre. Elle signale. Et sur la déclaration de patrimoine, elle n'a pas de prise. La loi de 2006 prévoit une Commission nationale de déclaration de patrimoine. Elle n'a jamais vu le jour.

Résultat : la fortune des généraux, des commissaires divisionnaires et des secrétaires d'État chargés de la sécurité n'est connue que par ce que les journalistes en révèlent. Ou par ce que les enquêtes judiciaires mettent au jour.

Mbarga Nguele et le scandale des 40 milliards

Martin Mbarga Nguele dirige la police camerounaise depuis septembre 2010. Son nom est au cœur de l'affaire qui secoue la DGSN depuis octobre 2026.

Selon les dépositions de policiers interrogés au Groupement spécial d'opérations (GSO) à Yaoundé, un tribut trimestriel d'un milliard de FCFA lui était reversé. Le carburant destiné aux missions de police était détourné, stocké dans son ranch de Nkoteng, puis réinjecté dans le circuit commercial via des stations-services complices.

Le préjudice est estimé à plus de 40 milliards de FCFA sur dix ans. Une quarantaine de policiers sont sous les verrous. L'enquête du TCS « pourrait remonter jusqu'au sommet », écrivait Jeune Afrique en octobre 2026.

Le même Mbarga Nguele est mis en cause dans un autre dossier. Celui des marchés de construction d'hôtels de police dans le cadre du Plan d'urgence triennal (PLANUT) de 2014. Cinq hôtels de police ont été attribués au département du Nyong-et-So'o, dont quatre à Mbalmayo et un à Nkolmetet, le village natal du DGSN. Les contrats ont été confiés à Stéphane Dissack, présenté comme son petit-fils, cadre à la CSPH et sans expérience connue dans le BTP. En 2026, les bâtiments ne sont toujours pas réceptionnés. Le budget, lui, a été consommé.

Un policier anonyme, dans un texte largement relayé, réclame l'arrestation du couple Mbarga Nguele. Il évoque « un parc privé de 35 véhicules » et un complexe hôtelier, « Sanaga Beach », à Nkoteng.

Ces accusations n'ont pas encore été jugées. Martin Mbarga Nguele n'a pas été condamné. Il n'a pas non plus été entendu publiquement sur ces faits à ce jour. Nous n'avons pas pu obtenir de réaction de la DGSN avant publication.

Galax Etoga, l'homme qui ne parle pas de sa fortune

Galax Yves Landry Etoga est secrétaire d'État à la Défense chargé de la gendarmerie. Né en 1975 à Douala, fils d'un haut gradé de l'armée, ancien diplomate, il est décrit par Jeune Afrique comme « l'un des hommes les plus redoutés de Yaoundé ».

Sur sa fortune personnelle, rien. Aucune déclaration publique. Aucune enquête judiciaire connue à ce jour. Aucune révélation de biens mal acquis. Son nom est cité dans l'affaire Martinez Zogo, où il a dirigé l'enquête, et dans le témoignage du lieutenant-colonel Ayissi Nanga, qui l'accuse de pressions. Mais sur le patrimoine, le silence est total.

La loi de 2006, ce décor

Le Cameroun a ratifié la Convention des Nations unies contre la corruption. Il a adopté une loi sur la déclaration de patrimoine. Il a créé une Commission nationale anti-corruption. Sur le papier, l'arsenal existe.

Dans les faits, l'article 66 de la Constitution « n'a jamais été mis en œuvre », constate le département d'État américain dans son rapport de 2025. Les textes d'application de la loi de 2006 n'ont jamais été promulgués. La Commission prévue par la loi n'a jamais été nommée.

Un politologue camerounais, Moussa Njoya, le rappelle : l'application de la loi est conditionnée par la prise de décrets présidentiels. « Ce qui n'est pas encore fait », dit-il.

Tant que ces décrets ne sont pas signés, la déclaration de patrimoine reste une théorie. Un haut responsable peut s'enrichir sans jamais avoir à rendre de comptes. Et un chef de la police peut enquêter sur la corruption des autres sans que personne ne regarde la sienne.

Ce qu'ils pourraient faire, et pourquoi ils ne le font pas

Un chef de la police ou de la gendarmerie qui voudrait lutter contre la corruption dans ses rangs dispose de plusieurs leviers. Il peut ordonner des audits internes. Il peut saisir la justice. Il peut encourager les dénonciations. Il peut, surtout, commencer par lui-même : rendre publique sa déclaration de patrimoine.

Aucun ne l'a fait. Ni Mbarga Nguele. Ni Etoga. Ni leurs prédécesseurs.

La raison est structurelle. Un responsable qui rendrait publique sa fortune s'exposerait à des vérifications. Des vérifications qui pourraient remonter à des pratiques que son institution protège. La corruption au sommet n'est pas un accident. C'est un système. Et ceux qui en bénéficient sont les mêmes qui sont censés le combattre.

Le procès du scandale du carburant suit son cours devant le TCS. Une cinquantaine de policiers sont sous les verrous. La question est de savoir jusqu'où l'enquête ira. Si elle s'arrête aux lampistes, le message sera clair : au sommet, on ne touche pas.

Le Cameroun peut réformer. Il a les textes. Il lui manque les décrets. Il lui manque une Commission de déclaration de patrimoine indépendante. Il lui manque une CONAC dotée de pouvoirs de poursuite. Il lui manque, surtout, la volonté politique de regarder la fortune de ceux qui détiennent le monopole de la force.

Tant que ces pièces manqueront, la question posée dans cet article restera sans réponse. Non pas parce qu'elle est complexe. Parce qu'elle dérange.


Les hauts responsables camerounais doivent-ils déclarer leur patrimoine ?
Oui. L'article 66 de la Constitution et la loi de 2006 l'exigent. Mais les décrets d'application n'ont jamais été signés et la Commission chargée de recevoir les déclarations n'a jamais été nommée. Aucune déclaration n'a jamais été rendue publique.

Martin Mbarga Nguele est-il condamné dans le scandale du carburant ?
Non. Une cinquantaine de policiers ont été interpellés et le TCS enquête. Martin Mbarga Nguele est mis en cause par des dépositions de policiers, mais n'a pas été jugé ni condamné à ce stade. La présomption d'innocence s'applique.

La CONAC peut-elle poursuivre les responsables corrompus ?
Non. La CONAC reçoit des dénonciations et transmet des dossiers à la justice. Elle n'a pas de pouvoir d'enquête autonome ni de pouvoir de poursuite. Des organisations internationales recommandent de lui accorder ces pouvoirs.

Un chef de la police peut-il s'auto-contrôler ?
En théorie, oui. En pratique, aucun mécanisme ne l'y oblige. La déclaration de patrimoine n'est pas appliquée, la Commission n'existe pas, et les audits internes ne sont pas publics. Le contrôle des chefs de la police et de la gendarmerie échappe à tout regard extérieur.