Affaire Martinez Zogo : un rapport d’expertise révèle que Modeste Mopa a transmis 48 documents confidentiels. Eko Eko déstabilise le chef de l’enquête.
Léopold Maxime Eko Eko, ancien directeur général de la DGRE et accusé dans l’assassinat de Martinez Zogo, a affirmé le lundi 26 octobre 2026 devant le Tribunal militaire de Yaoundé qu’un rapport d’expertise prouve que Modeste Mopa, ex-directeur général des Impôts, a transmis 48 documents confidentiels au colonel Justin Danwe. Face à cette révélation, le lieutenant-colonel Bialo, chef de l’enquête et 35e témoin de l’accusation, aurait répondu : « Je ne sais pas de quoi vous parlez. »
Deux phrases. Un nom. Et un procès qui bascule.
Voilà trois ans et demi que le dossier Zogo avance par secousses, entre témoignages contradictoires et expertises contestées. Cette fois, ce n’est pas un détail de procédure. C’est une pièce qui relie le fisc, le renseignement et le meurtre d’un journaliste.
Un procès qui n’en finit pas de surprendre
Martinez Zogo, de son vrai nom Arsène Salomon Mbani Zogo, animateur à Amplitude FM, a été enlevé dans la nuit du 17 au 18 janvier 2023, puis retrouvé mort le 22 janvier sur un terrain vague à une quinzaine de kilomètres de Yaoundé. Son corps était nu, en décomposition, porteur de traces de torture. Reporters sans frontières a qualifié le crime de « crime d’État » .
Le procès s’est ouvert en mars 2024. Il dure. Il use les nerfs. Et il produit, à intervalles réguliers, des révélations qui redessinent les contours du dossier. Jean-Pierre Amougou Belinga, homme d’affaires dont le groupe est au cœur des déboires fiscaux dénoncés par Zogo, Maxime Eko Eko, ancien patron de la DGRE, et Justin Danwe, ancien chef des opérations de la même institution, figurent parmi les principaux accusés.
Les faits : la révélation du 26 octobre
L’audience du lundi 26 octobre 2026 était consacrée à la cross-examination du lieutenant-colonel Bialo, 35e témoin de l’accusation et chef de l’enquête. Eko Eko, qui assure sa propre défense, a sorti un élément que le tribunal n’avait pas encore entendu sous cette forme : un rapport d’expertise prouverait que Modeste Mopa Fatoing, ancien directeur général des Impôts, a transmis 48 documents confidentiels au colonel Justin Danwe.
Eko Eko n’a pas seulement cité le rapport. Il a poussé la logique jusqu’au bout, en demandant à Bialo si Danwe n’avait pas été « utilisé comme cheval de Troie chez Amougou Belinga, à la demande de Mopa ». La réponse du chef de l’enquête, selon Camerounweb : « Je ne sais pas » .
Bialo aurait été « tétanisé », écrit le même média, qui cite des informations non officielles. Nous n’avons pas pu vérifier cette description auprès d’une source judiciaire indépendante. Ce que nous savons, c’est que la réponse « je ne sais pas » a été rapportée par plusieurs observateurs présents à l’audience.
Le rapport : ce que l’expertise numérique a établi
Le nom de Modeste Mopa n’est pas sorti de nulle part le 26 octobre. Il hante le procès depuis l’audience du 1er juin 2026, lorsque les experts judiciaires ont présenté leurs conclusions sur les relevés téléphoniques.
Le professeur Bell Bitjoka, expert en cybersécurité et criminalistique numérique, a établi l’existence d’échanges entre Justin Danwe et Modeste Mopa. Mieux : certaines conversations entre les deux hommes, ainsi qu’entre Danwe et Amougou Belinga, avaient été supprimées. Elles demeurent inaccessibles aux enquêteurs.
L’expert a toutefois été catégorique sur un point : les éléments techniques exploités ne permettent pas d’établir une implication directe d’Amougou Belinga dans l’enlèvement ou l’assassinat de Zogo. Ce qui laisse la place à d’autres lectures. Et à d’autres noms.
Le fisc, le renseignement et le meurtre : la chaîne Mopa-Danwe
Pourquoi des documents du fisc intéresseraient-ils le renseignement ? La réponse se trouve dans la guerre fiscale qui a précédé l’assassinat.
En 2021, la Direction générale des impôts, sous la direction de Mopa, adresse une première mise en demeure à Vision 4, la chaîne d’Amougou Belinga, pour un milliard de francs CFA d’arriérés. En 2022, le montant explose à 10,8 milliards de francs CFA, et concerne l’ensemble du groupe L’Anecdote, qui chapeaute plusieurs sociétés liées à l’homme d’affaires.
Selon une source citée par Jeune Afrique, certaines entités du groupe « livraient des prestations à la présidence de la République » et des « marchés fictifs » impliqueraient « un haut responsable de la direction de la sécurité présidentielle » .
Martinez Zogo, dans ses émissions, dénonçait ces marchés fictifs et ces dettes fiscales. Les documents qu’il utilisait, selon plusieurs médias, provenaient de Modeste Mopa.
La chaîne est donc la suivante : le fisc produit des documents compromettants pour Amougou Belinga. Ces documents transitent vers Danwe, via Mopa, selon l’expertise. Zogo les utilise. Zogo est assassiné. Mopa quitte le Cameroun cinq jours après la découverte du corps, officiellement pour un poste au FMI à Washington.
La contre-attaque : Motaze et les 9 milliards effacés
L’histoire ne s’arrête pas à Mopa. En novembre 2022, alors que les révélations de Zogo font la une, le ministre des Finances Louis Paul Motaze, autorité de tutelle de la DGI, publie une note qui désavoue son directeur général. Puis vient la décision qui a stupéfié les observateurs : un moratoire exceptionnel ramène la créance fiscale du groupe L’Anecdote de 10,8 milliards à 1,9 milliard de francs CFA. Une remise de plus de 80 %.
« Une remise dans laquelle de nombreux observateurs voient un sauvetage politique d’Amougou Belinga », note sobrement Jeune Afrique.
Ce n’est plus une affaire de fraude. C’est une affaire de protection.
L’analyse : pourquoi Bialo est déstabilisé
Le chef de l’enquête est censé connaître le dossier. C’est lui qui a coordonné les investigations, rassemblé les pièces, orienté les expertises. Si un rapport établit qu’un ancien directeur général des Impôts a transmis 48 documents confidentiels à un colonel de la DGRE, et si ce rapport n’a pas été porté à la connaissance du tribunal par l’accusation, la question n’est plus seulement de savoir qui a tué Zogo. Elle est de savoir ce que l’enquête a choisi de regarder, et ce qu’elle a choisi d’ignorer.
Bialo a répondu « je ne sais pas ». Eko Eko a enchaîné avec la question du « cheval de Troie ». Le rapport d’expertise, lui, ne parle pas. Il attend d’être versé au dossier.
Le procès reprend. D’autres témoins seront entendus. La défense d’Eko Eko continuera de pointer les contradictions de l’accusation. La partie civile, elle, a déjà vu sa demande d’expertise complémentaire rejetée : les juges l’ont estimée tardive.
Modeste Mopa, lui, n’est pas dans le box. Il n’est pas formellement mis en cause par une juridiction, à ce jour. Il est au FMI. Mais son nom est désormais au centre d’une mécanique que le tribunal devra trancher : celle d’un système où l’arme fiscale, les secrets d’État et les services de renseignement se croisent jusqu’au meurtre d’un journaliste.
Zogo est mort pour avoir dénoncé ce système. Le procès, lentement, en expose les rouages. Reste à savoir jusqu’où les juges iront.