Biya : la sinistrose d’un pays sans capitaine
© Camer.be : Avec Ja | 28 oct. 2026 00:41:00 | 482Un an après sa réélection, Paul Biya, 93 ans, n’a pas nommé de vice-président ni remanié son gouvernement. Au Cameroun, le pouvoir est à l’arrêt. (153 caractères)
Un an après sa réélection frauduleuse et contestée, Paul Biya n’a pas nommé de vice-président. Il n’a pas remanié son gouvernement. Il n’a pas réaménagé la préfectorale. À 93 ans, le président camerounais fait durer l’attente. Et pendant que le pays s’enfonce dans la sinistrose, les barons du régime se disputent les restes d’un pouvoir à l’arrêt.
Le 22 août, les Camerounais ont vu leur président en public pour la première fois depuis soixante-quatorze jours. Il est apparu droit, impassible. La télévision nationale avait calibré les plans pour éviter les rampes et les escaliers. Depuis, plus rien. Le pays avance. Le pouvoir, lui, est à l’arrêt.
Paul Biya : au Cameroun, le pouvoir à l’arrêt
Paul Biya a été proclamé vainqueur de l’élection présidentielle du 12 octobre 2025. Son opposant le plus sérieux, Issa Tchiroma Bakary, a quitté le pays. Il vit en Gambie depuis novembre 2025, dans une résidence protégée, après avoir été informé d’un projet d’arrestation. Le pouvoir a choisi de neutraliser le « trublion de Garoua » plutôt que de dialoguer avec lui.
Un an plus tard, le constat est simple. Le président gouverne par l’attente. Il promet des changements, mais ne remanie pas. Il fait créer un poste de vice-président par la révision constitutionnelle du 4 avril 2026, mais ne le pourvoit pas. Il annonce un nouveau gouvernement le 10 février, mais ne le nomme pas.
Ce vide n’est pas un accident. C’est une méthode.
La vice-présidence reste sans vice-président
Le 4 avril 2026, la Constitution a été modifiée. Un poste de vice-président de la République a été créé. Six mois plus tard, personne n’a été nommé.
« Il nommera le vice-président quand les poules auront des dents », avait persifié un blogueur au moment de la réforme. La prédiction tient toujours.
Certains diplomates européens, eux, y croient encore. L’un d’entre eux, ayant récemment quitté Yaoundé après trois ans de séjour, défend la réforme : « Nous avons soutenu cette modification pour éviter un changement brutal à la tête de l’État. En cas d’imprévu, le suppléant finira le mandat et organisera une nouvelle élection. »
Cet ancien diplomate justifie cette précaution par une réalité démographique et politique : « De tout l’ancien empire colonial français, le Cameroun est le pays le moins viable. Plus de 200 ethnies, plusieurs religions monothéistes, deux zones linguistiques concurrentes. »
Les capitales occidentales n’osent pas bousculer celui qu’elles ont érigé en garant de la stabilité sous-régionale. Mais en laissant le fauteuil vide, Paul Biya n’a répondu qu’à moitié à leur inquiétude.
Le Machiavel d’Etoudi et l’art de l’attente
Sous ce régime, l’attentisme est une méthode de gouvernement. La rareté du président génère le désir, entretient le mystère, et verrouille les ambitions.
La dernière apparition publique de Paul Biya remonte au 22 août 2026. Ce jour-là, il a accueilli les Lionnes indomptables, la sélection nationale féminine, après leur victoire en Coupe d’Afrique des nations. Le pays attendait surtout de voir le président debout, en chair et en os, alors que des rumeurs le disaient mort ou cloué sur une chaise roulante.
La veille, il était rentré à Yaoundé après soixante-quatorze jours à l’étranger. Le directeur du cabinet civil, Samuel Mvondo Ayolo, n’a cessé de certifier que « le président travaille ». Le gouvernement a publié des démentis véhéments contre les journalistes qui n’ont pas repris le récit autorisé. Jeune Afrique a pourtant établi que le chef de l’État avait suivi un parcours de soins médicaux à Genève, comprenant une intervention orthopédique pratiquée par des médecins indiens.
En quarante-trois ans de pouvoir, Paul Biya n’a jamais communiqué son agenda ni son bulletin de santé. Cette fois, le silence a duré deux mois. Et le pays a attendu.
Les promesses de changement qui ne viennent pas
Le 10 février 2026, Paul Biya a annoncé qu’il nommerait un nouveau gouvernement. Neuf mois plus tard, rien.
Le dernier remaniement date de 2019. Depuis, une demi-douzaine de ministres sont décédés. Des dizaines de préfets et presque tous les dix gouverneurs de région ont atteint l’âge de la retraite. Les Camerounais espéraient un « tsunami dévastateur mais revivifiant ». Ils n’ont même pas eu une brise de saison sèche.
La décomposition du système semble planifiée. Les pratiques corruptives se sont banalisées, y compris dans les forces de défense. Mi-octobre, une quarantaine de policiers ont été inculpés et mis en détention pour un présumé trafic de carburant. Le phénomène gangrène aussi la gendarmerie et l’armée, où une partie des dotations en produits pétroliers est détournée pour alimenter des réseaux tenus par des officiers d’active ou à la retraite.
Pendant ce temps, sous les eaux dormantes de la capitale, des baronnies rivales se disputent le contrôle de l’appareil d’État.
La guerre des barons : Esso contre Ngoh Ngoh
L’inimitié entre le ministre de la Justice, Laurent Esso, et le secrétaire général de la présidence, Ferdinand Ngoh Ngoh, atteint des proportions aux confins de la haine.
Les deux responsables ne parviennent pas à réunir le Conseil supérieur de la magistrature, instance qui recrute, promeut, mute et sanctionne les magistrats. Plusieurs promotions d’auditeurs de justice restent en attente d’intégration. De nombreux chefs de cours et de tribunaux ayant atteint l’âge de la retraite se meuvent en « roue libre », sans autres contraintes que celles qu’ils se fixent eux-mêmes.
Chacun des barons compte ses fidèles au sein du gouvernement, de la haute administration, des services de sécurité et de contre-espionnage, et même dans le secteur productif. Les uns se battent contre les autres avec les armes de la puissance publique patrimonialisée.
Un mandat d’amener visant Ferdinand Ngoh Ngoh a été émis par un procureur avec l’approbation du garde des Sceaux. Le principal collaborateur du président s’est retranché dans son domicile, sous la protection armée d’éléments du Bataillon d’intervention rapide (BIR), en attendant l’arbitrage du président. L’arbitrage a été rendu : la procédure a été suspendue.
Outre les parcelles de pouvoir et les postes juteux, on se dispute aussi les positions stratégiques, notamment le contrôle aux frontières (ports et aéroports), accordé au gré de conventions léonines à des entités privées, au détriment de l’État.
L’hécatombe au sommet de la caste dirigeante
L’an I du nouveau mandat a aussi été une hécatombe. Les décès se sont succédé au sommet de l’État.
Le président du Sénat, Marcel Niat Njifenji, est décédé le 11 avril, à 91 ans. Le président de l’Assemblée nationale, Cavaye Yeguié Djibril, au perchoir depuis 1992, est décédé le 6 mai. Deux membres du Conseil constitutionnel manquent à l’appel, dont son président, Clément Atangana, décédé le 4 octobre. Aux enterrements, on a aussi vu celui du général Simon Ezo’o Mvondo, commandant de la première région militaire interarmées. Le général René Claude Meka, chef d’État-major des armées, âgé de 87 ans, est en congé maladie depuis plusieurs mois.
Cette hécatombe n’est pas seulement biologique. Elle est politique. Chaque décès ouvre une succession, attise les rivalités, et rappelle que le sommet de l’État repose sur des hommes dont la longévité n’est pas infinie.
La jeunesse s’en va, le pays se vide
Prise dans les sables mouvants de l’immobilisme, la jeunesse rêve de quitter le pays.
Même si le taux de croissance reste positif, un air de sinistrose est entretenu par la dégradation des routes, les difficultés à ramasser et traiter les ordures, les coupures d’eau et d’électricité. À l’exode vers l’Europe s’est substituée la ruée vers de nouvelles destinations, dont le Canada, ouvert aux migrants qualifiés.
En 2025, 10 355 Camerounais ont posé leurs valises au Canada. Une hausse de 32 % par rapport à l’année précédente.
L’élite politico-administrative et marchande, elle, remplit les avions. Elle multiplie les séjours à l’étranger pour « se requinquer » avant de revenir. « Nous voyageons régulièrement, ma femme et moi, à la manière de polytraumatisés en quête de soutien psychologique », confie un chef d’entreprise basé à Douala.
Le statisticien et consultant Dieudonné Essomba a une formule plus dure : « Le sommet n’existe plus. Nous n’avons plus de président. »
La première année du nouveau mandat s’achève. Elle a été marquée par l’attente, le vide, et les luttes de succession.
Paul Biya a-t-il renoncé à faire de la politique ? A-t-il abdiqué la conviction que ce jeu peut construire une société ? Ou a-t-il simplement choisi de laisser le pays tourner à vide, pendant que les barons se déchirent et que les jeunes s’en vont ?
La question reste ouverte. Elle est posée à un homme de 93 ans, dont le prochain remaniement est annoncé mais jamais daté, et dont la vice-présidence créée le 4 avril n’a toujours pas de titulaire.
À Yaoundé, les diplomates attendent. Les Camerounais aussi.
Paul Biya a-t-il nommé un vice-président ?
Non. Le poste de vice-président de la République a été créé par la révision constitutionnelle du 4 avril 2026. Six mois plus tard, aucun titulaire n’a été nommé.
Pourquoi le gouvernement camerounais n’a-t-il pas été remanié ?
Paul Biya a annoncé un nouveau gouvernement le 10 février 2026. Depuis, aucun remaniement n’a eu lieu. Le dernier date de 2019, malgré le décès de plusieurs ministres et le départ à la retraite de nombreux hauts fonctionnaires.
Qui s’affronte au sommet de l’État camerounais ?
Le ministre de la Justice, Laurent Esso, et le secrétaire général de la présidence, Ferdinand Ngoh Ngoh, se livrent une lutte d’influence. Leur inimitié bloque notamment la réunion du Conseil supérieur de la magistrature.
Combien de Camerounais ont émigré au Canada en 2025 ?
Selon les chiffres cités, 10 355 Camerounais se sont installés au Canada en 2025, soit une hausse de 32 % par rapport à 2024.
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