Les « katikas » veulent renverser la table À qui profiterait la chute de l'État ?
© Correspondance : Cyrille Tchamba | 21 oct. 2026 03:20:00 | 336Au poker, on ne renverse pas la table quand on gagne. On la renverse quand vient l'heure de montrer ses cartes. Et parfois, ce n'est même pas un joueur qui la renverse. C'est la maison elle-même.
Et si certains de ceux qui prétendent défendre le régime étaient, en réalité, les pompiers pyromanes de la République ? Et si, derrière les proclamations de fidélité au chef, se jouait une partie autrement plus trouble : celle de l'après-Biya ?
Quand le secret d'État devient conversation de rue
En 1998, évoquer la santé du chef de l'État pouvait conduire en prison. Pius Njawé, fondateur du Messager, fut condamné après avoir publié une information évoquant un possible malaise cardiaque de Paul Biya.
Aujourd'hui, les interrogations sur la santé du président et la succession circulent ouvertement, jusque dans les conversations attribuées à certains cercles du pouvoir.
Que s'est-il passé ? Pourquoi ce qui relevait hier du secret d'État est-il devenu conversation de rue ? Qui a intérêt à banaliser ce qui était autrefois tabou ?
Prépare-t-on simplement l'opinion à une succession ou certains cherchent-ils à se positionner dans la bataille de l'après-Biya ? Rien ne permet d'affirmer qu'un scénario précis est organisé. Mais en politique, les changements de discours méritent toujours d'être interrogés.
Car un régime ne se fragilise pas uniquement par les attaques de ses adversaires. Il peut aussi s'affaiblir sous les coups de ceux qui, en apparence, le défendent.
Les pompiers pyromanes
Les révélations se multiplient. Les scandales éclatent. Les affaires éclaboussent les responsables publics. Les gestionnaires et les réseaux du pouvoir. À première vue, on pourrait y voir les signes d'une nécessaire lutte contre la corruption.
Mais une autre lecture mérite d'être examinée.
Et si l'accumulation de ces révélations produisait un effet politique qui dépasse la dénonciation des malversations ? Et si, à force d'exposer les failles du système, elle contribuait à déconstruire progressivement sa crédibilité, à démoraliser ses soutiens et à isoler ceux qui pourraient encore le défendre ?
Le problème n'est pas que les scandales soient révélés. Si les faits sont établis, ils doivent être dénoncés et leurs auteurs répondre de leurs actes. Le problème est de savoir si cette exigence de transparence peut aussi être instrumentalisée dans une bataille de pouvoir.
Pourquoi certaines affaires surgissent-elles à certains moments ? Qui les révèle ? Qui les amplifie ? Qui en tire profit ? Et surtout, quels effets leur accumulation produit-elle sur les rapports de force au sommet de l'État ?
Un régime ne tient pas seulement par son chef. Il tient aussi par ses militants, ses fonctionnaires, ses responsables locaux et tous ceux qui, malgré leurs critiques, continuent de croire à sa capacité de se réformer.
Mais que reste-t-il de cette fidélité lorsque chaque nouvelle révélation donne le sentiment que les institutions sont gangrenées, que les responsables sont compromis et que les réseaux censés protéger l'État sont eux-mêmes éclaboussés ?
Les soutiens doutent. Les cadres prennent leurs distances. Les militants se démobilisent. Ceux qui défendaient hier le pouvoir finissent par se demander s'il mérite encore de l'être.
Il n'est même pas nécessaire de provoquer une révolte pour affaiblir un régime. Il peut suffire de convaincre progressivement ceux qui auraient pu le défendre qu'il ne mérite plus de l'être. Et si certains l'avaient compris ?
La bataille de l'après
Dans les systèmes où la succession demeure incertaine, les rivalités peuvent prendre des formes inattendues. Certains acteurs ont intérêt à préserver le pouvoir en place. D'autres veulent en contrôler l'héritage. D'autres encore peuvent chercher à affaiblir leurs concurrents pour apparaître, le moment venu, comme les seuls recours possibles.
Un acteur qui anticipe la fin d'un règne peut ainsi continuer à proclamer sa fidélité tout en profitant des scandales qui fragilisent ses rivaux. Il peut se présenter en défenseur de l'État tout en laissant prospérer un régime ne tient pas seulement par son chef. Il tient aussi par ses militants, ses fonctionnaires, ses responsables locaux et tous ceux qui, malgré leurs critiques, continuent de croire à sa capacité de se réformer.
Mais que reste-t-il de cette fidélité lorsque chaque nouvelle révélation donne le sentiment que les institutions sont gangrenées, que les responsables sont compromis et que les réseaux censés protéger l'État sont eux-mêmes éclaboussés ?
Les soutiens doutent. Les cadres prennent leurs distances. Les militants se démobilisent. Ceux qui défendaient hier le pouvoir finissent par se demander s'il mérite encore de l'être.
Il n'est même pas nécessaire de provoquer une révolte pour affaiblir un régime. Il peut suffire de convaincre progressivement ceux qui auraient pu le défendre qu'il ne mérite plus de l'être. Et si certains l'avaient compris ?
La bataille de l'après
Dans les systèmes où la succession demeure incertaine, les rivalités peuvent prendre des formes inattendues. Certains acteurs ont intérêt à préserver le pouvoir en place. D'autres veulent en contrôler l'héritage. D'autres encore peuvent chercher à affaiblir leurs concurrents pour apparaître, le moment venu, comme les seuls recours possibles.
Un acteur qui anticipe la fin d'un règne peut ainsi continuer à proclamer sa fidélité tout en profitant des scandales qui fragilisent ses rivaux. Il peut se présenter en défenseur du système le matin et laisser prospérer les discours qui le discréditent le soir.
La contradiction n'est qu'apparente : il ne défendrait plus nécessairement le régime pour assurer sa pérennité, mais pour conserver sa position jusqu'au moment opportun.
Le plus habile des pompiers pyromanes ne met pas le feu en criant qu'il veut détruire la maison. Il proclame son attachement à la maison tandis que les poutres brûlent. Et lorsque les habitants commencent à fuir, il se présente comme celui qui peut les sauver.
Cette hypothèse ne prouve pas que les révélations actuelles procèdent d'une machination coordonnée. Elle invite plutôt à regarder au-delà des discours et à examiner les intérêts, les stratégies et les bénéficiaires possibles de la déstabilisation. Car celui qui réclame aujourd'hui le maintien du système peut aussi vouloir en organiser la succession à son avantage.
Renverser la table pour éviter les comptes
L'histoire enseigne que la chute d'un régime ne garantit pas la disparition des réseaux qui l'ont fait vivre. Au Burkina Faso, Thomas Sankara fut porté au pouvoir par le coup d'État conduit par Blaise Compaoré en août 1983. Quatre ans plus tard, le 15 octobre 1987, Sankara fut assassiné lors du coup d'État qui porta Compaoré à la tête du pays. Partager une rupture politique ne signifie donc pas partager le même projet pour l'avenir.
En Égypte, la chute de Hosni Moubarak en 2011 n'a pas empêché l'armée de reprendre le contrôle du pouvoir en 2013, sous la conduite d'Abdel Fattah al-Sissi. Le départ d'un dirigeant n'avait pas suffi à transformer les rapports de force institutionnels.
Ces exemples sont différents, mais ils posent la même question : qui maîtrise réellement le changement lorsque l'ancien ordre vacille ?
Au Cameroun, l'enjeu ne serait donc pas seulement de savoir qui succédera à Paul Biya. Il serait aussi de déterminer si les rivalités au sein du pouvoir servent à préserver les institutions ou à préparer une redistribution des positions, sans véritable remise en cause des pratiques.
Le danger serait que les révélations, au lieu d'ouvrir la voie à une véritable reddition des comptes, deviennent les instruments d'une bataille où chacun cherche à compromettre l'autre, à négocier sa propre survie, à préparer sa reconversion et, surtout, à mettre ses avoirs à l'abri.
Car derrière les rivalités de palais se joue peut-être une autre bataille, moins visible mais tout aussi décisive : celle de la protection des intérêts acquis. Quand l'étau se resserre, certains peuvent être tentés de sacrifier des alliés, de livrer des concurrents ou de se présenter en nouveaux réformateurs, non pour sauver la République, mais pour sauver leur position, leur fortune et leur avenir.
La question n'est donc pas seulement de savoir qui prépare l'après-Biya. Elle est aussi de savoir qui cherche à sauver quoi, et à quel prix pour le pays.
La lutte contre la corruption est indispensable. Mais elle ne doit devenir ni une arme sélective contre des adversaires ni un écran derrière lequel les bénéficiaires du système organisent leur reconversion.
Le Cameroun a besoin de vérité, de justice indépendante et de réformes. Pas d'un jeu de chaises musicales où les responsables changent de place tandis que les mécanismes demeurent. Au fond, la question est simple : et si les plus dangereux fossoyeurs du régime étaient précisément ceux qui jurent aujourd'hui de le défendre ?
Le plus grand hold-up politique serait que ceux qui ont profité des failles de la République contribuent à la fragiliser, puis se présentent en sauveurs lorsque la maison vacille.
Le peuple croirait assister à la chute d'un système. Il pourrait n'assister qu'à la préparation de sa succession, à la reconversion de ses bénéficiaires et à la mise en sécurité de leurs intérêts.
Car dans cette partie, il ne suffit pas de regarder les joueurs. Il faut aussi observer celui qui distribue les cartes, surveille les mises et connaît les secrets de la table.
Au Cameroun, le katika n'est pas toujours celui que l'on croit. Et parfois, celui qui semble défendre la maison prépare déjà le partage des dépouilles.
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