Bastos : les restaurants où se décide le Cameroun
© Camer.be : Avec Ja | 27 oct. 2026 14:16:00 | 485À Bastos, quartier de Yaoundé, les restaurants du pouvoir se nomment Famous, Continent 237, La Salsa. Enquête sur les tables où se décide le Cameroun.
Du Famous d'Eran Moas à La Salsa de Lauris Demetriades, les restaurants de Bastos et du centre de Yaoundé sont devenus les véritables antichambres du pouvoir camerounais, où se croisent hommes d'affaires, ministres et proches du palais présidentiel.
À Yaoundé, le pouvoir se négocie autant à table qu'au palais présidentiel. Dans le quartier de Bastos, au pied de la colline d'Etoudi, une poignée de restaurants accueille ministres, hommes d'affaires et proches de la première dame. Le Famous, le Continent 237, La Salsa. Trois noms que les habitués prononcent à voix basse.
Un verre à dix mille francs. Une table à plusieurs dizaines de milliers. Et derrière les menus, des contrats, des carrières, des réputations. Nous avons poussé la porte de ces lieux où le Cameroun qui compte se retrouve. Ce que nous y avons vu ressemble à une cour.
Bastos n'est pas un quartier comme les autres. Collines, résidences ministérielles, ambassades, routes goudronnées. Au sommet, le palais présidentiel. En bas, les restaurants.
Depuis une quinzaine d'années, ces établissements sont devenus le prolongement informel des salons officiels. Les rendez-vous qu'on n'ose pas fixer à Etoudi s'y tiennent. Les alliances s'y nouent. Les disgrâces s'y murmurent. Ce n'est pas un secret : c'est un système.
Le Famous, la table d'Eran Moas
L'ambassade d'Israël est à quelques centaines de mètres. Eran Moas, ancien officier de télécommunications de l'armée israélienne, devenu conseiller technique des Bataillons d'intervention rapide (BIR), y a ouvert son restaurant. Le Famous.
Dans ce lieu, la sélection se fait par le portefeuille. Les repas se monnayent à plusieurs dizaines de milliers de francs CFA. Ferdinand Ngoh Ngoh, secrétaire général de la présidence et ami personnel d'Eran Moas, y organise nombre de ses événements privés. Franck Hertz, fils de la première dame Chantal Biya, également.
« Vu les prix, ils savent qu'ils sont entre eux », résume un habitant de Bastos cité dans le reportage. Sous la verrière, le luxe est tapageur.
Certains hommes d'affaires attendent le restaurateur en haut des marches. D'autres se paient un verre pour pouvoir le saluer au passage. Saluer Eran Moas, c'est être à deux poignées de mains de Paul Biya. C'est aussi se rapprocher de celui qui, selon plusieurs observateurs, garde une influence sur les BIR.
Ce que les habitués du Famous savent
Eran Moas ne passe pas incognito dans son propre restaurant. Les puissants qui s'y pressent connaissent ses excursions à Kribi avec Ferdinand Ngoh Ngoh. Ils connaissent son rôle dans l'appareil sécuritaire camerounais. Ils savent aussi sa participation, via des proches, dans des sociétés actives dans la sécurité des ports et des aéroports.
Lui se présente comme un simple homme d'affaires marié à une Camerounaise, amoureux des primates. Personne n'est dupe.
Au Famous, on parle contrats et argent. Plus discrètement qu'au Hilton du centre-ville, ouvert à tous les regards. Éric Engamba y a ses habitudes. Homme d'affaires formé en France, il est le frère de Nathalie Moudiki, directrice juridique de la Société nationale des hydrocarbures. Elle-même épouse d'Adolphe Moudiki, ami personnel de Paul Biya. Nathalie Moudiki a longtemps été une intime de Chantal Biya avant que le duo se brouille. Elle reste incontournable dans les destinées de l'or noir camerounais.
Continent 237, la table d'Oswald Baboke
Un concurrent a émergé. Le Continent 237. Derrière l'ambassade d'Allemagne. Le maître des lieux s'appelle Oswald Baboke, directeur adjoint du cabinet civil de Paul Biya. Sa proximité avec Chantal Biya en a fait l'un des hommes les plus puissants de Yaoundé.
Sa fortune interroge. Mais qu'importe : ses amis et ses obligés viennent chez lui, non sans arrière-pensées. Le ministre Grégoire Owona y organise ses réceptions. Samuel Eto'o, président de la Fecafoot, également.
Eto'o est l'un des plus fidèles alliés d'Oswald Baboke. C'est au Continent 237 qu'il a reçu ses invités après l'inauguration du nouveau siège de la Fédération camerounaise de football. Il en fait la promotion sur ses réseaux sociaux.
Aux murs, les maillots des anciens Lions indomptables. Celui d'Eto'o. Celui de Rigobert Song. Le restaurant organise aussi des soirées de networking privées pour des cercles d'influence, notamment des entrepreneurs.
« Au Continent 237, on vient pour approcher Samuel Eto'o ou Oswald Baboke, résume un familier. Il y a un phénomène de cour. »
Le Star Land et le Pepeh, la discrétion avant tout
Les contrats se signent parfois plus loin. À l'hôtel Star Land, que Samuel Eto'o a fréquenté avant de construire sa résidence actuelle. Le restaurant de l'étage, Le Pepeh, offre « beaucoup de discrétion », selon un client. « Beaucoup plus que le Hilton du centre-ville, où tout le monde vous voit. »
Auguste Mbappé Penda, directeur général du Conseil national des chargeurs du Cameroun, s'y rend notamment. Les personnes qui fréquentent Le Pepeh sont celles « qui n'ont pas forcément envie d'être vues, contrairement au Famous ou au Continent 237, où il y a beaucoup plus de paraître et de mise en scène », résume un habitué.
Chez Wou, le « conseil des ministres » du dimanche
Puis il y a Chez Wou. Un restaurant chinois. De larges buffets asiatiques qui réunissent une partie des décideurs de Yaoundé le dimanche midi. Certains viennent en famille. Les enfants profitent des jeux.
L'homme d'affaires James Onobiono y a ses habitudes. L'avocat des puissants, Charles Tchoungang, aussi, lorsqu'il n'est pas au bord de la piscine du Hilton.
Un habitant de Bastos parle d'un « conseil des ministres informel ». L'expression est excessive. Mais elle dit quelque chose : à Yaoundé, la politique se fait aussi autour d'un buffet.
La Salsa, le salon des habitués
Plus couru encore, La Salsa. Véranda reculée. Salle VIP à l'écart. Depuis un quart de siècle, le restaurant réunit politiques et diplomates étrangers. « Il n'y a que le président Biya qui ne vient pas. Et encore, il envoie ses invités dîner ici quand ils sont en visite », s'enorgueillit le majordome historique, cité par le reportage.
Le restaurant a été ouvert par Lauris Demetriades, descendant d'une des familles grecques les plus influentes du Cameroun. C'est la réplique d'un autre lieu, La Plaza, dans le quartier de l'Hippodrome, aujourd'hui fermé. Edgar Alain Mebe Ngo'o en avait fait son point de chute, du temps où il était tout-puissant. Depuis sa chute et sa détention à la prison de Kondengui, La Salsa reste fréquentée par des membres du gouvernement. Du Premier ministre Joseph Dion Ngute à Philippe Mbarga Mboa.
Les vins sont français, majoritairement bordelais. La cuisine reste européenne. « Beaucoup des clients ont étudié ou travaillé en France. Ils viennent aussi retrouver cette vie-là », résume un habitué.
Dignitaires et députés s'y offrent de luxueuses soirées, notamment de Saint-Valentin, en bonne compagnie, officielle ou non. La plupart prennent la précaution de s'afficher en trio, avec deux hommes pour une femme, pour couper court aux commérages. Chacun sait, et se tait.
Le Socrat, les magistrats et le professeur Kasia
Dans le monde juridique, d'autres tables sont prisées. Le Socrat, non loin du palais des Congrès, compte parmi sa clientèle des hauts magistrats, dont le président de la Chambre des comptes de la Cour suprême, Yap Abdou.
Pendant que nous déjeunons à La Salsa, un homme passe la porte. Des dossiers sous le bras. Le professeur Jean Marie Kasia, directeur du Centre hospitalier de recherche et d'application en chirurgie endoscopique et reproduction humaine Paul et Chantal Biya. Un très proche de la première dame. Il vient mettre la dernière main à un projet avant de prendre le chemin du palais d'Etoudi.
À Bastos, les secrets ne restent jamais cachés très longtemps.
Quels sont les restaurants des puissants à Yaoundé ?
Le Famous, le Continent 237, La Salsa, Chez Wou, Le Pepeh (hôtel Star Land) et Le Socrat sont cités dans le reportage de Jeune Afrique. Ils se trouvent à Bastos et dans le centre de Yaoundé.
Qui fréquente le Famous à Bastos ?
Ferdinand Ngoh Ngoh, secrétaire général de la présidence, Franck Hertz, fils de Chantal Biya, et plusieurs hommes d'affaires. Le restaurant appartient à Eran Moas, ancien officier israélien devenu conseiller technique des BIR.
Oswald Baboke possède-t-il le Continent 237 ?
Le reportage de Jeune Afrique le présente comme le maître des lieux du Continent 237, situé derrière l'ambassade d'Allemagne à Bastos. Il est directeur adjoint du cabinet civil de Paul Biya.
Pourquoi les puissants de Yaoundé se retrouvent-ils dans ces restaurants ?
Pour négocier des contrats, entretenir des réseaux d'influence, saluer des personnalités proches du palais, ou organiser des réceptions. Ces lieux servent d'antichambres informelles du pouvoir.
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