Procès Zogo : les rapports qui accusent Ngoh Ngoh
© Camer.be : Avec Ja | 20 oct. 2026 11:57:00 | 440Procès Martinez Zogo : Eko Eko accuse Ngoh Ngoh d’avoir manœuvré contre lui. Deux rapports confidentiels révèlent une guerre au sommet du renseignement camerounais.
Derrière le procès de l’assassinat de Martinez Zogo, deux hommes s’affrontent pour le contrôle de l’appareil sécuritaire camerounais. L’un est accusé, l’autre est au sommet. Et un rapport de onze pages a tout précipité.
Le 30 janvier 2023, Léopold Maxime Eko Eko remet à Paul Biya un rapport de onze pages. Il y décrit Ferdinand Ngoh Ngoh comme le « parrain » d’un présumé projet de déstabilisation du pouvoir. Moins de vingt-quatre heures plus tard, Eko Eko est arrêté dans l’enquête sur l’assassinat de Martinez Zogo. Trois ans plus tard, devant le tribunal militaire de Yaoundé, l’ancien patron du renseignement répète que tout cela n’est pas un hasard. Le procès Zogo est devenu le théâtre d’une guerre entre deux hommes qui se disputaient l’oreille du président.
Une rivalité qui remonte à 2010
Ferdinand Ngoh Ngoh et Léopold Maxime Eko Eko ont été nommés à leurs postes respectifs par Paul Biya entre 2010 et 2011. Selon des sources issues des renseignements camerounais citées par Jeune Afrique, Ngoh Ngoh visait alors la tête de la DGRE. Sa nomination au secrétariat général de la présidence aurait été vécue comme une déception. Une amertume paradoxale, tant cette fonction est supérieure à celle de patron du renseignement. Mais l’entourage de Ngoh Ngoh savait que plusieurs de ses prédécesseurs au secrétariat général avaient fini en prison.
Au fil des années, les relations se sont détériorées. Dès 2018, Eko Eko affirme que Ngoh Ngoh et d’autres, dont l’ancien ministre Edgar Alain Mebe Ngo’o, ont entrepris d’asphyxier la DGRE en la privant de moyens financiers. À l’époque, le service est chargé de dossiers sensibles : des enquêtes sur des détournements liés à la CAN et sur les fonds de la Covid-19. Deux dossiers dans lesquels le nom de Ngoh Ngoh apparaît.
Le rapport qui a tout changé
Le document est daté du 30 janvier 2023. Onze pages. Son titre : « Rapport spécial d’enquête sur les présomptions de prise de contrôle des segments économiques et administratifs sensibles de la vie de la nation et leur impact sur la sécurité de l’État ». Eko Eko y décrit Ngoh Ngoh comme ayant placé ses hommes dans tous les secteurs stratégiques : renseignement, armée, frontières, économie. Le rapport évoque un projet de détournement de fonds publics destiné à financer une prise de pouvoir et n’exclut pas la thèse d’un coup d’État.
Le lendemain de sa transmission, Eko Eko est interpellé par la gendarmerie dans le cadre de l’enquête sur l’assassinat de Martinez Zogo. « Ce rapport n’était en principe destiné qu’au chef de l’État. Or il aurait fuité », dénonce une source proche du dossier. « Vu son contenu, il aurait incité ceux dont il menaçait la situation à agir contre Eko Eko. » L’entourage de Ngoh Ngoh rejette cette thèse. Contacté, le secrétariat général n’a pas souhaité réagir.
La défense d’Eko Eko : « Il n’a jamais été au courant »
Devant le tribunal militaire, Eko Eko nie toute implication dans l’enlèvement et le meurtre de Martinez Zogo. Ses avocats ont publié une mise au point le 17 septembre 2026 : selon eux, les 33 premiers témoins entendus n’ont établi aucun lien direct ou indirect entre leur client et l’assassinat. Ils soulignent qu’une note de service du 12 novembre 2021 avait retiré au lieutenant-colonel Justin Danwe la coordination des opérations de la DGRE, transférée au conseiller technique numéro un. Pour la défense, l’opération contre Zogo a emprunté des canaux non officiels, contournant la chaîne de commandement normale.
L’accusation ne l’entend pas ainsi. Le colonel Jean-Pierre Otoulou, principal enquêteur, a déclaré les 31 août et 1er septembre 2026 que plusieurs indices laissent penser qu’Eko Eko était au courant. Il cite notamment le fait que la DGRE n’a ouvert aucune enquête interne entre l’enlèvement et le signalement de la disparition, et qu’Eko Eko n’a remis que trois téléphones sur les dix qu’il déclarait posséder. « Comme le témoin l’a dit, tout ceci constitue des indices qui tendent à conclure qu’il était forcément au courant », estime Me Calvin Job, avocat de la partie civile. « Et il n’a pas fait ce qu’il fallait faire pour empêcher que ça aille jusqu’au bout ».
Le second rapport et les détournements
Preuve que Ngoh Ngoh conserve la confiance de Paul Biya, le président lui confie une nouvelle enquête. Cette fois, il s’agit de détournements présumés de fonds publics. Les personnes visées comptent des proches d’Eko Eko et du ministre des Finances Louis-Paul Motaze, réputé hostile au secrétaire général.
Le rapport est daté du 8 décembre 2023. Il est signé par Galax Yves Landry Etoga, secrétaire d’État à la Défense, et adressé à Ngoh Ngoh. Son objet : le financement par le Trésor public, via le chapitre 94, de projets appartenant à des promoteurs privés entre 2017 et 2021. Les conclusions pointent des circuits de financement difficiles à retracer, des subventions versées à des structures inexistantes, des paiements sans déduction de TVA. Les enquêteurs envisagent des qualifications pénales : détournement de biens publics, concussion, favoritisme, complicité et recel. Ils sollicitent l’autorisation d’entendre Louis-Paul Motaze et Alamine Ousmane Mey. Selon nos informations, les deux ministres n’ont jamais été auditionnés. Et le rapport est resté sans suite.
Ce que le procès Zogo dit vraiment
La question posée par Jeune Afrique est simple : le procès Martinez Zogo sert-il à trouver les commanditaires du meurtre ou à régler des comptes ? Officiellement, dix-sept accusés comparaissent devant le tribunal militaire de Yaoundé. Parmi eux, Eko Eko, Justin Danwe, Jean-Pierre Amougou Belinga. Mais depuis l’ouverture des débats, les noms de Ngoh Ngoh et de son entourage circulent sans qu’ils soient formellement mis en cause par le tribunal.
Le capitaine Romuald Effoudou, ancien du renseignement en exil, a accusé directement Ngoh Ngoh d’être le commanditaire de l’assassinat, sans apporter de preuves matérielles. Jeune Afrique résume : « Peu de preuves, mais assez de bruit pour s’inviter dans le procès ». Le capitaine a été radié de l’armée en juin 2026. Ses déclarations n’ont pas été retenues par l’accusation.
Le procès se poursuit. Trente-cinq témoins ont déjà déposé. La défense d’Eko Eko continue de marteler que la chaîne de commandement n’est pas établie. L’accusation maintient que les indices convergent. Derrière les débats juridiques, une réalité politique demeure : la guerre entre Eko Eko et Ngoh Ngoh a façonné le renseignement camerounais tel qu’il fonctionne aujourd’hui. Un service affaibli, des agents qui monnaient leurs services, des rapports qui filtrent, et un président qui arbitre. Le procès Zogo n’est pas seulement celui d’un assassinat. C’est celui d’un système.
Pourquoi Eko Eko est-il jugé dans l’affaire Martinez Zogo ?
Il est poursuivi pour complicité de tortures. L’accusation estime qu’il était au courant de l’opération menée par ses subordonnés. Lui affirme n’avoir jamais été informé.
Qu’est-ce que le rapport du 30 janvier 2023 ?
Un document de onze pages dans lequel Eko Eko décrit Ngoh Ngoh comme impliqué dans un projet de prise de contrôle des secteurs stratégiques et évoque un possible coup d’État. Eko Eko a été arrêté le lendemain.
Ferdinand Ngoh Ngoh est-il poursuivi ?
Non. Il n’a jamais été formellement mis en cause par le tribunal militaire de Yaoundé. Il n’a pas répondu aux sollicitations de la presse.
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