Un contrat signé en 2001, une sentence arbitrale en 2021, une saisie validée en 2026. Derrière les 11,7 milliards de FCFA perdus, une question : à qui profite l'échec de l'État camerounais ?

Paris. 5 octobre 2026. La juge de l'exécution du tribunal judiciaire rend sa décision. Elle rejette les demandes d'annulation formulées par l'État du Cameroun. La saisie de 11,7 milliards de FCFA (17,8 millions d'euros) sur des avoirs camerounais détenus en France est maintenue. Définitivement.

C'est un nouveau revers judiciaire pour Yaoundé. Un de plus. Et il pose une question que d'aucuns n'osent formuler : pendant que le pays perd des milliards, certains ne feraient-ils pas des affaires ?

Garoubé, l'histoire d'un contrat qui a mal tourné

Tout commence en 2001. Le 14 novembre, l'État du Cameroun signe un contrat d'affermage avec la société Projet Pilote Garoubé (PPG). L'objet : l'exploitation d'un ranch et d'activités agro-pastorales sur 40 000 hectares dans le nord du pays.

Cinq ans plus tard, en 2006, le gouvernement résilie le contrat. Garoubé conteste. La société transfère son siège en Belgique et engage, en 2007, une procédure d'arbitrage devant la Chambre de commerce internationale (CCI).

Quatorze ans de procédure. Puis, le 22 septembre 2021, la sentence tombe : le Cameroun est condamné à verser 17,88 millions d'euros (environ 11,73 milliards de FCFA) à Garoubé pour résiliation abusive. La sentence est rendue exécutoire en France le 13 octobre 2021.

L'entrée en scène du fonds des Caïmans

C'est là que l'histoire prend un tournant. Pour financer sa procédure, Garoubé avait signé, en septembre 2020, une convention avec CFS 37 Funding LP, un fonds d'investissement basé aux îles Caïmans. Le fonds avance 1,091 million d'euros, avec une option pour 590 000 euros supplémentaires. En échange, Garoubé lui accorde une garantie sur les sommes qu'elle espère obtenir.

Après un différend entre les deux entités, CFS 37 revendique ses droits. En février 2026, le fonds obtient la saisie des avoirs camerounais en France. Yaoundé tente de faire annuler la mesure. En vain.

« La justice a répondu que cela ne changeait rien », note Camer.be. Le Cameroun ne peut pas échapper à sa dette envers le fonds, même s'il a tenté de négocier avec le créancier original.

446 milliards en trois mois : l'ardoise qui s'allonge

L'affaire Garoubé n'est pas un cas isolé. En septembre 2026, la presse locale a fait les comptes : sur la période juillet-septembre, l'État camerounais a été condamné par trois juridictions internationales à payer un total de 446 milliards de FCFA (près de 700 millions d'euros) à trois créanciers étrangers.

Des entreprises issues de trois continents : l'Afrique, l'Europe et l'Amérique du Nord. Des secteurs différents : le pétrole, le BTP, les mines. Une même sanction : le Cameroun a perdu.

« Ces condamnations sont le révélateur d'une gouvernance par l'incompétence, le mépris et l'impunité », écrivait l'homme politique Joseph Espoir Biyong dans une tribune. Pour l'économiste Serge Alain Goddong, cité par RFI, « les dirigeants camerounais ont un arrimage très lacunaire vis-à-vis des normes internationales ».

Et si certains y trouvaient leur compte ?

 « Et si la mauvaise gouvernance dans notre pays était devenue un placement financier rentable ? »

C'est une hypothèse, pas une accusation. Mais elle mérite d'être posée. Car pendant que l'État perd des milliards, des fonds d'investissement, des avocats et des intermédiaires en gagnent.

Le mécanisme est simple. Un contrat est signé. Il est rompu unilatéralement. Un arbitrage est perdu. Une saisie est ordonnée. L'État paie. Et pendant ce temps, les créanciers, eux, ne perdent rien. Ils ont même parfois financé la procédure pour être sûrs de récupérer leur mise.

Le silence de l'État

Une chose frappe dans cette affaire : le silence. Aucune communication officielle. Aucune conférence de presse. Aucune explication.

L'État camerounais a multiplié les recours. Il a tenté de négocier. Mais il n'a jamais publiquement rendu compte des raisons de ses défaites successives. Ni des mesures prises pour éviter qu'elles ne se reproduisent.

« J'aimerais comprendre pourquoi nous perdons, mois après mois, des milliards de FCFA sans jamais rechercher les responsabilités de ceux qui prennent les décisions », s'interrogeun citoyen.

La question n'est plus seulement financière. Elle est politique. Et démocratique.


C'est quoi, l'affaire Garoubé ?

C'est un litige entre l'État du Cameroun et une société appelée Projet Pilote Garoubé (PPG). En 2001, l'État a signé un contrat pour exploiter 40 000 hectares dans le Nord. En 2006, il a résilié le contrat. La justice a jugé cette résiliation abusive et a condamné le Cameroun à payer.

Pourquoi les îles Caïmans sont-elles impliquées ?

Parce que la société Garoubé a emprunté de l'argent à un fonds d'investissement basé aux îles Caïmans, CFS 37 Funding, pour financer son procès. En échange, elle lui a donné le droit de récupérer l'argent de la condamnation. C'est ce fonds qui a saisi les avoirs camerounais en France.

C'est quoi, une saisie conservatoire ?

C'est une mesure ordonnée par un juge pour bloquer des biens ou de l'argent. Ici, 11,7 milliards de FCFA appartenant à l'État camerounais en France ont été bloqués pour garantir le paiement de la dette.

Et les 446 milliards, c'est quoi ?

C'est le montant total des condamnations prononcées contre l'État camerounais par des tribunaux internationaux en trois mois (juillet-septembre 2026). Trois entreprises étrangères ont gagné leurs procès.

L'État camerounais peut-il faire appel ?

Il a déjà tenté de faire annuler la saisie, et le tribunal a refusé. D'autres recours sont peut-être possibles, mais nous n'avons pas d'information sur les démarches en cours. Le silence du gouvernement ne permet pas de savoir.

Pourquoi l'auteur de la tribune pense-t-il que certains pourraient y gagner ?

Il soulève l'hypothèse que des personnes pourraient avoir intérêt à ce que le Cameroun perde ces procès, par exemple pour toucher des commissions ou des pots-de-vin. C'est une opinion, pas un fait prouvé. Nous la rapportons comme telle.