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CAMEROUN :: Enfants fantômes : 35 milliards volés, pas de remboursement :: CAMEROON

Policiers et militaires retraités ont déclaré des enfants fictifs pour gonfler leurs pensions. Le préjudice atteint 35 milliards de FCFA. Les sommes volées ne seront pas remboursées et le signal d'impunité inquiète.

Enfants fantômes au Cameroun : 35 milliards de fraudes, mais pas de remboursement

Pendant plus d'une décennie, des retraités des forces de défense et de sécurité camerounaises ont perçu des allocations familiales pour des enfants qui n'existaient pas. L'audit révèle 12 846 actes de naissance falsifiés, 4 300 fraudeurs et un préjudice de 35 milliards de FCFA. Mais les sommes indûment perçues ne seront pas réclamées. Une décision qui interroge.

L'information a d'abord circulé sur les réseaux sociaux, provoquant une vague d'indignation. Puis les grands médias ont confirmé. Une enquête du ministère des Finances, menée en collaboration avec le ministère de la Défense et la Délégation générale à la sûreté nationale (DGSN), a mis au jour une fraude systémique aux allocations familiales versées aux retraités de l'armée et de la police.

Des enfants inventés pour gonfler les pensions

Le mécanisme est simple : des retraités déclarent un nombre anormalement élevé d'enfants à charge pour bénéficier d'une allocation familiale appelée « majoration pour enfants ». Plus d'enfants déclarés, plus la pension est élevée.

L'alerte a été donnée lorsque le montant global des allocations familiales a bondi de 55 % en moins de deux ans. Entre juin 2024 et mars 2026, le nombre d'enfants déclarés par les fonctionnaires est passé de 594 728 à 923 307 soit 328 000 bénéficiaires supplémentaires apparus comme par magie.

« Quand on multiplie 4 500 FCFA par des dizaines de milliers de faux enfants, sur douze mois, on arrive très vite à des dizaines de milliards perdus », confie un informaticien en service au ministère des Finances.

Les chiffres de la fraude

L'audit tripartite MINFI-MINDEF-DGSN, lancé en 2022, a couvert la période 2010-2021. Les résultats sont édifiants :

- 12 846 actes de naissance déclarés frauduleux par les centres d'état civil.
- 4 300 retraités concernés : 418 policiers, 3 842 militaires et 43 pensions de réversion servies aux veuves.
- 35 milliards de FCFA de pertes pour le Trésor public sur la période 2010-2021, soit environ 3,1 milliards par an.

Le ministre des Finances, Louis Paul Motaze, a lui-même déploré « l'explosion du montant de ladite allocation pécuniaire » qui a engendré « une détérioration croissante de la soutenabilité du système des retraites ».

Une décision qui fait polémique : l'ardoise effacée

C'est là que l'affaire prend un tournant controversé. Selon des sources concordantes, le ministre des Finances aurait ordonné de ne pas réclamer le remboursement des sommes frauduleusement perçues. Les retraités concernés verraient simplement leurs allocations familiales suspendues, mais ne seraient pas tenus de restituer les montants déjà encaissés.

Une mesure conservatoire a été appliquée dès juillet 2024 : la suspension du paiement des allocations aux 4 300 retraités concernés. Un dispositif d'accueil a été mis en place pour examiner les dossiers comportant des actes authentiques. Sur 110 dossiers reçus, 52 ont connu une suite favorable.

Mais aucune disposition n'a été prise pour récupérer les 35 milliards de FCFA déjà versés. Les fraudeurs, en quelque sorte, gardent le fruit de leur délit.

Impunité : un signal dangereux ?

La décision de ne pas exiger de remboursement envoie un signal préoccupant. « On peut désormais voler en toute liberté », s'indigne une publication virale sur Facebook. Le message est clair : dans un pays où la rigueur budgétaire est constamment affichée comme une priorité, la fraude aux allocations peut se solder par une simple suspension, sans réparation.

Le secrétaire national de la communication du MRC, Roger Justin Noah, estime qu'il n'y a pas de réels résultats à attendre de cet audit. Le député Cabral Libii (PCRN) abonde : avant toute chose, ce sont les règles de délivrance des actes de naissance qu'il faudrait assainir, dans un pays où il est possible « d'acheter des actes et de déclarer à son nom tous les enfants d'un village ».

Pourquoi aucun remboursement ?

Plusieurs hypothèses sont avancées. D'abord, la difficulté pratique : identifier et poursuivre 4 300 retraités, souvent âgés, dispersés sur tout le territoire, relèverait d'un véritable casse-tête administratif.

Ensuite, la dimension politique. Comme le confie une source proche du dossier au ministère des Finances : « Imaginez qu'il s'agit quand même de l'armée et de la police. Vous comprenez qu'un tel dossier se gère avec beaucoup de délicatesse ».

Enfin, certains y voient un calcul : réclamer 35 milliards à des retraités pourrait être perçu comme une mesure impopulaire, dans un contexte social déjà tendu.

Le gouvernement camerounais peut-il vraiment passer l'éponge ?

L'opération AALFA (Audit des Allocations Familiales du Personnel de l'État) a officiellement ouvert ses travaux le 3 juin 2026. Louis Paul Motaze a fixé l'objectif sans détour : « Extirper du fichier solde tous les enfants alignés frauduleusement et recouvrer les sommes indûment perçues ».

Mais entre les annonces officielles et la réalité, il y a un fossé. Le ministre des Finances avait déjà, en janvier 2020, publié une liste de 7 855 anciens agents soupçonnés de percevoir irrégulièrement des pensions. Le contrôle des pensions d'invalidité et de réversion a depuis généré 12 milliards de FCFA d'économies annuelles. Mais aucune poursuite judiciaire n'a été engagée.

L'opération AALFA pourrait-elle marquer un tournant ? Rien n'est moins sûr.

Une affaire qui divise l'opinion

Sur les réseaux sociaux, le débat fait rage. D'un côté, ceux qui estiment que la fraude est intolérable et que les coupables doivent rembourser. De l'autre, ceux qui soulignent que des retraités modestes ont simplement profité d'un système défaillant, et que c'est à l'État d'assainir ses fichiers.

La maire de Foumban, Hermine Patricia Tomaïno Ndam Njoya (UDC), résume le dilemme : « Attention à ne pas mener une chasse aux fonctionnaires. Le vrai problème, c'est la faiblesse de notre état civil ».

Que va-t-il se passer maintenant ?

L'opération AALFA se poursuit. Les fonctionnaires concernés ont jusqu'au 15 août pour présenter les actes de naissance et certificats de vie collective de leurs enfants. Ceux qui ne pourront pas justifier verront leurs allocations supprimées.

Mais les 35 milliards déjà versés ? Ils resteront probablement dans les poches des fraudeurs.

Le signal est inquiétant, dans un pays où la lutte contre la corruption est régulièrement affichée comme une priorité. Et la question demeure : si l'État n'applique pas la loi contre ses propres agents, qui le fera ?

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