CAMEROUN :: Yaoundé I : la justice donne raison à Fridolin Nke :: CAMEROON
© Camer.be : Toto Jacques | 09 Jul 2026 20:14:07 | 1108Le Tribunal administratif du Centre, par le jugement n°050/2026/TA-YDE du 5 mai 2026, a condamné l'Université de Yaoundé I à verser 60 millions de francs CFA à l'enseignant Fridolin Nke, annulant la décision de radiation de l'établissement et reconnaissant le préjudice subi par l'enseignant depuis son éviction en août 2023.
Le 11 août 2023, le Dr Fridolin Nke, chargé de cours de philosophie, apprenait par une décision du recteur de l'Université de Yaoundé I la rupture de son contrat de travail.
Près de trois ans plus tard, la justice administrative vient de donner raison à l'enseignant. Dans un jugement rendu le 5 mai 2026, le Tribunal administratif du Centre a condamné l'Université de Yaoundé I à lui verser 60 millions de francs CFA en réparation des préjudices subis.
50 millions pour le préjudice matériel. 10 millions pour le préjudice moral.
Une décision qui fait date. Elle annule la radiation prononcée par l'ancien recteur, le Pr Maurice Aurélien Sosso, et reconnaît le caractère abusif de la procédure engagée contre l'enseignant. Elle met également en lumière les fragilités de la gouvernance universitaire et la précarité des enseignants-chercheurs camerounais.
Mais au-delà du chiffre, c'est la portée symbolique de ce jugement qui interpelle : l'Université de Yaoundé I, première institution universitaire du Cameroun, est condamnée pour avoir bafoué les droits d'un de ses enseignants. Une leçon pour toute l'administration publique.
Les faits : une radiation qui fait débat
Le 11 août 2023, le Pr Maurice Aurélien Sosso, alors recteur de l'Université de Yaoundé I, signe la décision n°23-01039/UYI/CAB/R portant rupture du contrat de travail liant l'université à M. Nke Fridolin, chargé de cours.
Motif invoqué : des « manquements à l'éthique et à la déontologie professionnelles », qualifiés de « faute extra-professionnelle ».
L'enseignant de philosophie, qui n'a cessé de clamer son innocence, est alors radié des effectifs du corps enseignant, en compagnie de deux autres collègues : Damaris Mandob Epse Enyegue (maître de conférences en biochimie) et Gaston Ndock Ndock (chargé de cours en géographie).
Dès l'annonce de sa radiation, Fridolin Nke réagit vivement sur les réseaux sociaux, dénonçant ce qu'il considère comme un règlement de comptes. Il poste alors : « URGENT!!!! Dr NKÉ Fridolin, Dr NDOCK NDOCK Gaston, Pr MANDOB Damaris CITÉS PAR SOSSO Aurélien AU 17h de la CRTV. FAME NDONGO ET BIYA SONT RESPONSABLES DE CE QUI SE PASSE(RA) À YAOUNDÉ I ».
Le parcours judiciaire : une longue bataille
Dès le 4 janvier 2024, l'enseignant, représenté par son conseil, introduit un recours devant le Tribunal administratif du Centre (recours n°0003/RG/2024).
Le 9 avril 2024, avec l'arrivée d'un nouveau recteur, le Pr Rémy Magloire Etoua, l'enseignant tente une reprise de service par la voie administrative. Le recteur oppose alors une fin de non-recevoir, indiquant que « des procédures judiciaires, dont l'issue est attendue avant toute action au niveau de l'institution, sont en cours au tribunal administratif de Yaoundé ».
La justice suit son cours. Et le 5 mai 2026, le Tribunal administratif du Centre rend son jugement n°050/2026/TA-YDE.
La décision du tribunal : une condamnation en première et dernière instance
La juridiction administrative déclare le recours de l'enseignant recevable et partiellement fondé. Elle annule la décision n°23-01039/UYI/CAB/R du 11 août 2023, à l'origine du litige.
En réparation des préjudices subis, le Tribunal condamne l'Université de Yaoundé I à verser à Nke Fridolin :
- 50 millions de FCFA au titre du préjudice matériel
- 10 millions de FCFA au titre du préjudice moral
Soit un total de 60 millions de francs CFA.
Le jugement est rendu en premier et dernier ressort, ce qui signifie qu'il n'est pas susceptible d'appel. L'État du Cameroun, représenté par l'Université de Yaoundé I, est tenu de s'exécuter.
Les conséquences : une victoire judiciaire, une question de fond
Cette condamnation est une victoire éclatante pour l'enseignant, qui aura attendu près de trois ans avant d'obtenir réparation.
Mais elle soulève également des questions de fond sur la gouvernance des universités publiques au Cameroun.
- La procédure de radiation : a-t-elle respecté les garanties d'un procès équitable ?
- La précarité des enseignants-chercheurs : combien d'autres subissent des traitements similaires sans avoir les moyens de se défendre ?
- La responsabilité de l'État : comment justifier que les deniers publics soient utilisés pour indemniser les victimes de l'arbitraire administratif ?
Le montant de 60 millions FCFA, s'il peut sembler modeste au regard des années de carrière perdues et du préjudice moral subi, constitue néanmoins un signal fort adressé à l'administration universitaire.
L'affaire Fridolin Nke dans le contexte plus large
Cette affaire s'inscrit dans un conflit plus large entre l'enseignant et la direction de l'Université de Yaoundé I. Selon certaines sources, Fridolin Nke aurait été « l'ennemi juré » de l'ancien recteur, le Pr Maurice Aurélien Sosso.
L'enseignant n'en est pas à son premier contentieux judiciaire. En 2017, la Cour suprême avait déjà suspendu une décision du ministre de l'Enseignement supérieur à son encontre.
Ce passé judiciaire suggère une relation conflictuelle durable entre l'enseignant et l'administration universitaire, dont la radiation de 2023 n'est que le dernier épisode.
Ce que dit la loi
Au Cameroun, le statut des personnels de l'enseignement supérieur est régi par le décret n°93/035 du 19 janvier 1993, modifié et complété.
La procédure disciplinaire doit respecter les droits de la défense et les garanties d'un procès équitable. L'administration ne peut prononcer une radiation qu'après une enquête contradictoire et, le cas échéant, la saisine du conseil de discipline.
Le jugement du Tribunal administratif du Centre suggère que ces garanties n'ont pas été respectées dans le cas de Fridolin Nke.
La perspective future
La condamnation de l'Université de Yaoundé I intervient dans un contexte de tension sociale dans l'enseignement supérieur camerounais. En janvier 2026, le Syndicat national des enseignants du supérieur (Synes) a observé un débrayage dans l'ensemble des universités.
Cette affaire pourrait avoir des répercussions au-delà du cas individuel :
- Elle pourrait encourager d'autres enseignants victimes de l'arbitraire à saisir la justice.
- Elle pourrait inciter l'administration à plus de rigueur dans le respect des procédures disciplinaires.
- Elle pourrait alimenter le débat sur la réforme de la gouvernance universitaire au Cameroun.
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