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CAMEROUN :: l'art de gouverner par l'épuisement mental collectif :: CAMEROON

La littérature parle de la « guerre des nerfs » qui relève du champ de la guerre psychologique (psychological warfare) en référence à une guerre d'usure invisible, sans balles ni sang, mais dont les blessés psychologiques se comptent par milliers. Sa théorisation scientifique repose sur l'alliance entre la stratégie militaire (Sun Tzu, Linebarger, Lacheroy) et la psychologie/sociologie des masses (Tchakhotine, Ellul). La maxime la plus célèbre de Sun Tzu (Vᵉ siècle av. J.-C.) résume parfaitement l'esprit du concept : « Le suprême art de la guerre consiste à dompter l'ennemi sans combattre ». Il s’agit de l'usage des rumeurs, de la désinformation et de la terreur pour paralyser l'esprit adverse. Serge Tchakhotine démontre comment l'usage combiné de la peur, du conditionnement et du harcèlement médiatique permet de mener une véritable agression psychologique collective. L’originalité camerounaise est que l’ennemi ou l’adversaire dont il est question est interne. Entre stratégies d'usure, batailles d'opinions et communication de crise, la « guerre des nerfs » est devenue au Cameroun un mode de gouvernance et de contestation à part entière. Voici quelques illustrations :

1. L'usure par l'attente : Au sein de l’appareil de l’Etat, la guerre des nerfs s’exprime par l’entretien permanent du flou de la transition. Le « remaniement ministériel » n'est plus un simple acte de réorganisation technique, mais une arme de destruction massive de la sérénité des cadres. La distillation régulière de fausses listes de gouvernements sur les réseaux sociaux, savamment orchestrée par des officines de l’ombre, plonge les cadres dans un état de stress post-traumatique par anticipation. En maintenant l'élite dirigeante dans une incertitude totale quant à sa survie politique à court terme, le sommet du système annihile toute velléité d’autonomie ou de contestation interne. Personne n'ose lever la tête de peur de sauter au prochain décret. C’est l’application clinique du conditionnement par la peur théorisé par Tchakhotine : la docilité absolue s'obtient en rendant le lendemain structurellement imprévisible.

2. L’instrumentalisation de l’assainissement public : La lutte contre la corruption au Cameroun, bien que légitime dans ses fondements économiques, s'est muée en une redoutable technologie psychologique de neutralisation interne. L’annonce de missions du Contrôle Supérieur de l'État (CONSUPE), de rapports de la CONAC ou de l’existence d’un dossier au TCS est souvent utilisée pour paralyser psychologiquement un rival embusqué dans la course à la succession. Il ne s’agit plus seulement d’arrêter un individu, mais d’installer une épée de Damoclès sur une faction entière. Des dossiers physiques ou numériques sont régulièrement « exhumés » et jetés en pâture aux lanceurs d'alertes sur Internet. Ce harcèlement médiatique d'usure vise à disqualifier moralement l'adversaire de l'intérieur, à briser ses réseaux de soutien et à consumer ses forces nerveuses avant même qu’un juge ne soit formellement saisi. On ne combat pas son camarade sur le terrain des idées ; on sape son moral en agitant le spectre de la prison.

3. La paranoïa de l’infiltration : L'opposition n'échappe pas à cette pathologie de la guerre psychologique interne. Au lieu de concentrer l'art de la guerre vers l'alternative démocratique, les énergies se consument dans des batailles de leadership de l’opposition. Aussi, la guerre des nerfs prend la forme de la rhétorique de la « taupe », du « traître » ou de l'infiltré. Dès qu'une voix dissidente s'élève pour interroger la stratégie de la ligne officielle, le système immunitaire du parti réagit par une agression psychologique collective d'une rare violence. À travers les « cyber-activistes » et les talk-shows, le contradicteur est harcelé, labellisé comme « vendu au régime » ou « traître à la cause ». Cette saturation de l’espace mental par la suspicion permanente détruit la confiance mutuelle. Chaque tentative de coalition se transforme en un jeu de dupes où l'objectif secret est de dompter le partenaire politique pour qu'il devienne un vassal. Les egos et les calculs de positionnement créent une telle tension nerveuse que les alliances volent en éclats avant même d'avoir affronté l'adversaire commun.

4. Le bras de fer post-électoral et la rhétorique de l'apaisement : L'élection présidentielle d'octobre 2025 et les vives contestations qui ont suivi illustrent parfaitement le concept de conditionnement et d'usure des forces morales développé par Tchakhotine. Face aux vagues de contestations menées par différentes figures de l'opposition et aux poussées de tension dans plusieurs centres urbains (Douala, Yaoundé, Maroua), l'appareil d'État et les leaders politiques se livrent à une guerre de communication totale. D'un côté, les acteurs de l'opposition tentent de saturer l'espace public et numérique pour maintenir une pression psychologique constante sur les institutions. De l'autre, la réponse gouvernementale, oscillant stratégiquement entre déploiements dissuasifs, déclarations de fermeté du MINAT et tournées d'apaisement sur le terrain, vise à neutraliser la volonté de mobilisation en opposant une force d'inertie institutionnelle face à l'usure du temps.

5. Le spectre de la transition et la « guerre des tranchées » informationnelle : L'un des terrains les plus fertiles de la guerre des nerfs au Cameroun réside dans la gestion des rumeurs et des incertitudes, notamment autour de la transition politique et de la succession au sommet de l'État. Comme le théorisait Sun Tzu sur la déstabilisation de l'esprit de l'adversaire, les réseaux sociaux camerounais sont régulièrement le théâtre d'annonces prématurées, de faux décrets ou de spéculations sur l'état de santé des dirigeants. L'enjeu sous-jacent est de tester la réactivité du système, de créer un sentiment de flottement généralisé ou d'obliger l'administration à réagir dans l'urgence. Le pouvoir répond souvent à ces assauts psychologiques par un silence prolongé (une forme d'usure par l'attente), entrecoupé de sorties médiatiques orchestrées (médias publics, tribunes officielles) pour réaffirmer le contrôle de l'agenda politique.

6. La sémantique de la fiscalité et de la citoyenneté comme outil de pression : Pour faire écho aux travaux de Jacques Ellul sur la technicisation du discours public, la guerre des nerfs s'invite également sur le terrain socio-économique, notamment à travers les réformes fiscales. Le monde économique est tenu par des menaces de redressement fiscal et l’administration publique est tenue par des menaces d’affectation, de limogeage ou de blocage de carrière. Aussi, la vulgarisation des réformes fiscales et les campagnes d'incitation au civisme fiscal menées par la DGI permettent de tenir les secteurs informels : Dans les marchés ou les transports, les acteurs économiques utilisent des métaphores populaires et un langage de résistance passive pour contester la pression fiscale. Cette confrontation invisible est une véritable guerre d'usure psychologique.

L’on voit que la guerre des nerfs au Cameroun n'est pas une simple joute verbale. Qu'elle se joue dans les bureaux feutrés des ministères, sur les plateaux de télévision, au sein des marchés ou à travers les algorithmes des réseaux sociaux, elle demeure l'art de contraindre l'autre à capituler psychologiquement avant même d'avoir épuisé ses ressources matérielles. Le problème est qu'elle produit des conséquences structurelles profondes qui hypothèquent l'avenir socio-économique et politique du pays. En s'enkystant dans la durée, ce climat d'usure psychologique généralisée génère quatre conséquences majeures :

1. La paralysie décisionnelle et l’immobilisme administratif : Lorsque la survie politique dépend de la capacité à ne pas commettre d'impair, l'action publique s'arrête. Les responsables politiques de l’opposition comme du pouvoir, terrorisés par l'idée qu'une initiative puisse être interprétée par un clan adverse comme une tentative de positionnement ou une faute, préfèrent ne rien décider. Par conséquent, on assiste à un phénomène de « sur-centralisation » où le moindre dossier technique est renvoyé à la présidence ou aux services du Premier ministre pour arbitrage. Les projets et les réformes urgents dorment dans les tiroirs, bloqués par la peur du décret couperet.

2. L’effondrement de l'ingénierie politique au profit du « renseignement mutuel » : Dans les partis politiques (au pouvoir comme dans l'opposition), la guerre des nerfs déplace les énergies et les budgets de la réflexion programmatique vers l'espionnage et la contre-infiltration. Par conséquent, les partis produisent peu d'idées, de projets de société ou d'analyses économiques rigoureuses. Leurs officines sont saturées par la gestion des réseaux de lanceurs d'alertes, la fabrication de contre-narratives et le flicage interne. L'espace politique s'appauvrit intellectuellement, laissant place à une simple joute d'influenceurs et de dénigrement mutuel.

3. La déconnexion totale des élites face aux urgences du citoyen : Cette guerre psychologique est hautement chronophage et énergivore. Un leader politique qui passe l’essentiel de son temps à scruter les réseaux sociaux, à déjouer les pièges de ses « camarades » et à sécuriser ses arrières, n'a plus ni le temps ni la lucidité nécessaire pour s'occuper des réalités de la population. Par conséquent, pendant que la bataille fait rage au sommet pour les positionnements et la succession, les problématiques fondamentales sont reléguées au second plan ou traitées par de simples mesures cosmétiques d'urgence.

4. La névrose collective et la perte de confiance institutionnelle : À force d'exposer le corps social à ce spectacle permanent de suspicions, de complots internes et de déballages de dossiers, c'est le capital de confiance global de la nation qui s'effondre. Jacques Ellul le soulignait : la propagande et la tension psychologique continue finissent par rendre les individus cyniques ou totalement apathiques. Par conséquent, le citoyen camerounais moyen développe une méfiance maladive envers toute parole publique. Qu'un rapport officiel dénonce une malversation ou qu'un opposant propose une idée, tout est immédiatement décodé à travers le prisme du coup bas. Cette rupture du contrat de confiance empêche l'émergence d'un véritable consensus national ou d'un élan de citoyenneté constructive.

Je m’intéresse à ce sujet parce que le coût économique invisible est énorme : le coût de cette guerre des nerfs se chiffre en points de croissance perdus. La volatilité psychologique des décideurs et l'imprévisibilité des règles du jeu politique freinent l'investissement direct étranger et découragent les entrepreneurs locaux, qui préfèrent thésauriser ou délocaliser leurs capitaux plutôt que de bâtir dans un environnement où le sol institutionnel tremble en permanence. Il s’agit de l'autodestruction psychologique interne du Cameroun. 

A nous de voir !

Louis-Marie KAKDEU, MPA, PhD & HDR
Deuxième Vice-Président National du SDF

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