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Le Cameroun incapable de se compter : chronique d’un chaos :: CAMEROON

Ils devaient compter des millions d’habitants. Ils ont posé leurs stylos.

Dans un silence assourdissant, les agents recenseurs camerounais ont cessé le travail. Pas une grève déclarée. Pire : une mise en demeure administrative qui  suspend tout.

Résultat ? Le Cameroun, 28 millions d’habitants estimés  mais personne ne sait vraiment , se retrouve sans chiffres. Sans carte démographique. Sans boussole.

Comment construire une école sans savoir combien d’enfants ? Comment financer un hôpital sans connaître la population d’un quartier ? Comment gouverner, tout simplement ?

Cette crise silencieuse, qui couve depuis avril 2026, pourrait être le plus grand aveuglement institutionnel de la décennie.

Un recensement déjà fragile

Prévu pour durer plusieurs mois, le recensement général de la population et de l’habitat (RGPH) du Cameroun devait livrer ses premiers résultats en 2027. Mais en coulisses, la machine s’enrayait bien avant.

Les agents recenseurs ,ces hommes et ces femmes formés pour arpenter les moindres villages, quartiers populaires de Douala, collines de l’Ouest et savanes de l’Extrême-Nord dénoncent depuis le début de l’année 2026 des conditions inacceptables : retards de paiement, absence de primes de terrain, matériel défectueux.

Le 12 avril 2026, leur patience a explosé. Une mise en demeure collective a été adressée à l’Institut National de la Statistique (INS). Depuis, plus rien ne bouge.

Faits vérifiés et constats de terrain

D’après des documents internes consultés par notre rédaction, plus de 12 000 agents sont officiellement mobilisables. Seulement 60 % auraient perçu leurs indemnités des trois derniers mois.

« On nous a promis 75 000 FCFA par mois. J’ai reçu 40 000 en quatre mois », témoigne un agent basé à Yaoundé, sous couvert d’anonymat. « Alors maintenant, on attend. L’État doit respecter sa parole. »

Face à ce blocage, l’INS a reconnu « des difficultés de trésorerie » dans une communication interne du 28 avril 2026, sans fournir de calendrier précis de reprise. Aucune solution transactionnelle n’a encore émergé à ce jour.

Conséquences immédiates : des communes aveugles

Sans données actualisées, les 360 communes camerounaises naviguent à vue.

- Budget communal : La dotation globale de fonctionnement dépend directement des chiffres de population. Certaines communes pourraient perdre jusqu’à 30 % de leurs ressources sans recensement fiable.
- Santé : Impossible de dimensionner les formations sanitaires. Des districts rapportent des ruptures de vaccins car les estimations datent de 2005.
- Éducation : 2 000 nouvelles classes étaient prévues dans les zones en forte croissance démographique. Faute de données, les appels d’offres sont gelés.
- Élections : Le découpage électoral, basé sur des chiffres obsolètes, favorise des disparités critiques. Des circonscriptions de 5 000 habitants ont le même nombre de conseillers que des zones de 80 000 habitants.

Enjeux nationaux : gouverner sans boussole

Le Cameroun n’est pas un cas isolé en Afrique le Nigeria, la RDC ou le Mali ont connu des crises similaires mais l’impact est ici amplifié par l’absence de plan B.

Le ministère de l’Économie, de la Planification et de l’Aménagement du territoire (MINEPAT) a basé la Stratégie Nationale de Développement 2020-2030 sur des projections théoriques. « Ce sont des châteaux de cartes », résume un expert international sous couvert d’anonymat. « Sans recensement, toute politique publique repose sur des hypothèses statistiques fragiles. »

Les conséquences dépassent les frontières : le FMI, la Banque mondiale et l’Union européenne conditionnent certaines aides à la production de données fiables. Des décaissements pourraient être suspendus dès le troisième trimestre 2026 si la situation ne se débloque pas.

Tensions entre l’État et ses agents : un révélateur

Cette crise dépasse le simple problème technique. Elle révèle une défiance structurelle.

Les agents recenseurs, souvent précaires, se sentent instrumentalisés. « On nous envoie dans des zones à risque affrontements intercommunautaires, routes coupées, chaleur extrême et on nous traite comme des sous-traitants de troisième zone », dénonce un responsable syndical local joint par téléphone.

L’État, lui, évoque des contraintes budgétaires post-Covid et la baisse des cours du pétrole. Mais pour les agents, c’est un choix politique : « Les moyens existent. Ils sont juste mal alloués. »

Perspective future : vers un déblocage ou un effondrement ?

Deux scénarios se dessinent.

Scénario optimiste : Une médiation aboutit sous 4 à 6 semaines (soit juillet 2026). Le recensement reprend partiellement, avec six mois de retard. Les résultats préliminaires tombent fin 2027.

Scénario pessimiste : Le bras de fer s’enlise. Les agents radicalisent leur mouvement. L’État tente un contournement juridique. La communauté internationale hausse le ton. Le Cameroun entre dans une décennie de « données fantômes » à partir de 2026-2027.

La balle est dans le camp du gouvernement. Et le temps presse.

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