Au Paraguay, le racisme n'est pas un crime, c'est une amende
© Camer.be : Toto Jacques | 09 Jul 2026 14:23:31 | 2627La sénatrice paraguayenne Celeste Amarilla a proféré des insultes racistes contre Kylian Mbappé mais cet incident n'est pas un cas isolé : il révèle un racisme systémique, culturel et historique dans un pays qui a construit son identité nationale sur l'effacement de sa population noire et la marginalisation de ses peuples autochtones.
Le 5 juillet 2026, sur le réseau social X, un tweet abject.
La sénatrice paraguayenne Celeste Amarilla, élue du Parti libéral, s'en prend à Kylian Mbappé. Le lendemain de la qualification de la France pour la suite de la Coupe du monde, elle insulte le capitaine des Bleus en des termes ouvertement racistes.
Le parquet de Paris ouvre une enquête. La ministre française des Sports condamne. La FIFA, par la voix de son président Gianni Infantino, dénonce. Les coéquipiers de Mbappé Dayot Upamecano et Robin Risser répondent en conférence de presse.
Mais l'indignation internationale ne doit pas masquer l'essentiel.
Ce n'est pas un "cas isolé". Ce n'est pas "l'erreur d'une sénatrice". Ce geste, aussi odieux soit-il, est le reflet d'un pays où le racisme est structurel, où la population noire a été effacée des mémoires, où la discrimination est encore souvent impunie.
Le Paraguay a bâti son identité nationale sur un mythe : "ici, il n'y a pas de Noirs".
Pourtant, en 1811, année de l'indépendance, 50 % de la population d'Asunción était afro-descendante. La moitié de la capitale avait la peau noire. Aujourd'hui, les Afro-Paraguayens sont estimés à environ 8 000 personnes, invisibilisées, marginalisées, niées.
« Il est paradoxal qu'on continue à se demander s'il y a eu ou non des Noirs au Paraguay », s'interroge l'historien Ignacio Telesca, alors que les recensements du XVIIe au XIXe siècle documentent leur présence.
Le racisme n'est pas un accident au Paraguay. C'est un système.
L'incident : une sénatrice, des insultes, un pays
Le tweet de Celeste Amarilla n'était pas une simple maladresse.
La sénatrice libérale a proféré des insultes racistes contre Kylian Mbappé, évoquant notamment des stéréotypes dégradants sur l'origine du joueur. Devant la polémique, elle n'a pas présenté d'excuses. Elle a doublé la mise.
En conférence de presse, elle a déclaré : « Ce qui s'est passé, c'est entre elle et Mbappé », ajoutant qu'elle ne parlait pas pour son parti, ni pour sa bancade mais pour elle-même. Elle a exigé des excuses du footballeur français, avant de l'accuser de misogynie et de menacer de porter plainte.
Une attitude qui en dit long sur l'impunité dont jouissent les élites paraguayennes en matière de racisme.
Une loi qui ne punit pas : le racisme, une simple amende
Face à l'indignation internationale, une question s'impose : que risque la sénatrice ?
La réponse est édifiante.
Le Paraguay dispose certes d'une loi contre le racisme, la Loi n° 6940/2022, promulguée en 2022 et réglementée en 2024 par le président Santiago Peña.
Mais cette loi présente des limitations majeures.
D'abord, le racisme n'est pas un délit ni un crime au Paraguay. Il est considéré comme un simple "acte infractionnel", passible d'une amende.
L'amende varie de 50 à 100 salaires minimums journaliers, soit un maximum d'environ 7 800 reais (moins de 1 500 euros). Aucune peine de prison n'est prévue.
Ensuite, la loi est très vague. Comme l'explique l'avocat et consultant Jorge Rolón Luna : « Notre loi contient des définitions très vagues et peu objectives par rapport aux formes les plus courantes de discrimination ». Il ajoute que « dans le cas d'insultes, la défense pourrait simplement dire que la personne, à aucun moment, n'a affirmé que l'autre était racialement inférieur ».
Enfin, la sénatrice bénéficie de l'immunité parlementaire, qui protège ses opinions même en dehors de l'hémicycle.
Résultat : Celeste Amarilla ne risque pratiquement rien.
"Au Paraguay, il n'y a pas de Noirs" : le mensonge fondateur
L'incident Mbappé n'est que la partie émergée d'un iceberg raciste vieux de plusieurs siècles.
L'historien Ignacio Telesca déconstruit ce qu'il appelle le "mythe du Paraguay sans Noirs". Pourtant, les faits sont têtus :
- Dès 1650, une confrérie afro-descendante existait à Asunción.
- En 1811, 50 % de la population d'Asunción était afro-descendante dont 35 % esclaves.
- À la fin du XVIIIe siècle, les Afro-descendants représentaient 11 % de la population totale du pays.
- La Constitution de 1870 a aboli l'esclavage.
Alors pourquoi ce déni ?
La guerre de la Triple Alliance (1864-1870) a décimé le Paraguay, y compris une grande partie de sa population noire. Mais surtout, l'identité nationale paraguayenne s'est construite sur le métissage hispano-guarani, excluant délibérément la composante africaine.
Comme l'écrit un chercheur : « Un "Paraguay sans Noirs" a été construit ». Ce n'est que récemment que la communauté Kamba Kua a entamé une revendication identitaire.
Effacer les Noirs de l'histoire, c'est la première étape du racisme d'État.
Un racisme systémique, culturel et ancré
La ballerine paraguayenne Bárbara Medina, d'ascendance africaine, a subi tant de racisme au lycée qu'elle a dû quitter le pays. En 2025, le joueur de football brésilien Luighi a été victime d'insultes racistes lors d'un match contre Cerro Porteño.
Lourdes Díaz, membre du Conseil national afro-descendant (Conafro), a reconnu que la loi est « très faible dans ses sanctions » et que les actes discriminatoires ne sont souvent pas punis. Elle a rappelé que c'est la première fois que le gouvernement paraguayen émet un communiqué officiel de condamnation les épisodes précédents ayant été accueillis par le silence.
Le racisme n'est pas une exception au Paraguay. C'est une règle.
Ce que le monde doit comprendre
L'affaire Mbappé n'est pas un simple fait divers sportif. C'est une révélation.
Elle montre qu'un pays peut avoir une loi contre le racisme sans pour autant lutter contre le racisme. Elle montre que des élus peuvent insulter impunément des citoyens d'autres nations. Elle montre que le déni historique "il n'y a pas de Noirs ici" est encore un discours politique au XXIe siècle.
Le Paraguay, pays enclavé d'Amérique du Sud, est souvent absent des radars internationaux. Mais cette affaire le place sous les projecteurs. Et ce que l'on y voit est profondément inquiétant.
Le racisme n'est pas un problème "américain" ou "européen". Il est partout. Et au Paraguay, il est institutionnel.
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