Historien et analyste politique, il décrypte les jeux et les enjeux de la répression des manifestations organisées au Cameroun.

Quelle lecture faites-vous de la répression ambiante des manifestations organisées par l'opposition, la société civile… ?
Il est profondément regrettable que la répression à outrance soit encore la seule réponse que trouve à utiliser le régime face aux manifestations ou autres formes de revendications. Pour un pays qui se dit démocratique, gouverné par un parti qui se veut tout aussi démocratique, c'est une contradiction flagrante entre les discours affichés et les réalités du terrain au plan national. Dans un pays civilisé, il est urgent et important d'employer des méthodes civilisées pour écouter et répondre aux multiples demandes sociales et politiques. Tout semble montrer qu'après 25 ans de transition démocratique, les autocrates et les thuriféraires du non au multipartisme ont encore la main et continuent à dicter leurs lois à l'ensemble de la nation. C'est une attitude liberticide et conservatrice qui freine le développement national et qui ne vise qu'au maintien d'un certain statu quo préjudiciable à long terme, même à ses initiateurs ou promoteurs. Le Cameroun a atteint une maturité suffisante pour que ses fils et filles puissent dialoguer et régler leurs divergences de manière apaisée et dans l'intérêt de l'ensemble de ses habitants.

Est-il excessif d'affirmer qu'on assiste à un recul des libertés vu que les Camerounais n'arrivent plus à s'exprimer ?
Il n'est pas excessif aujourd'hui de constater ou d'affirmer qu'il y a un net recul des libertés et des moyens de leur expression. Si nous prenons le cas des manifestations publiques, les lois de 1990 les situent au niveau de la simple déclaration auprès des autorités administratives. Ceci dans une attitude positive de permettre aux forces de maintien de l'ordre de faciliter leur encadrement et leur déroulement. Que constate-t-on aujourd'hui? L'autorisation préalable a remplacé partout la déclaration et de plus en plus, même les manifestations autorisées sont interrompues ou perturbées par ceux-là mêmes qui devaient faciliter leur tenue. L'interdiction est devenue la norme là où la simple déclaration était exigée par la loi. Dans la même logique, la liberté d'expression est constamment violée: d'abord par le refus d'accorder des licences aux entreprises de presse, les faisant évoluer dans un statut arbitraire et illégal, qui plombe leur déploiement et leur liberté d'action; malgré la suppression de la censure administrative, on constate de plus en plus l'interdiction des conférences-débats ou des cérémonies de dédicaces d'ouvrages, qui en principe devaient se tenir librement.

Comment est-on arrivé aux libertés de 1990 aujourd'hui bafouées ?
Ces multiples entraves à l'expression de parcelles de liberté chèrement acquises au début des années 1990 donnent des preuves d'une certaine frilosité qui s'est emparé d'un régime qui tarde encore à faire sa mue démocratique. Cela montre que les concessions faites antérieurement l'on été simplement sous les poussées internes et externes, et que rien n'a été accepté ou mené avec une certaine sincérité démocratique. Le résultat c'est que tous les verrous et garde-fous qui devaient permettre l'enracinement de la démocratie, à travers l'alternance, les élections libres et transparences, la liberté de communication ou de presse, la neutralité de l'administration... tout cela a sauté ou a été récupéré, dans la seul but de perpétuer le monolithisme, le culte de la personnalité et la perpétuation d'un pouvoir de plus en plus personnel.

Face à cela, le peuple crie sa colère,,,
Il y a lieu pour différents segments de la société de crier leur razle bol, de manifester une certaine impatience explosive après 25 ans d'attente et de faux espoirs. Rien ne peut justifier ou expliquer ce blocage et cet attentisme que vit le Cameroun depuis de longues années sur la voie du progrès social et politique. Le pays semble de plus en plus étouffer sous le poids d'une gérontocratie qui conjugue son avenir au passé et qui confisque l'avenir de nouvelles générations.

Finalement, que reste-t-il à l'opposition comme unique voie pour s'opposer au système en place ?
Pour s'opposer au système en place, aujourd'hui ce n'est plus le rôle de la seule opposition ou de cette vieille garde elle-même donnant des signes inquiétants de fatigue comateuse, pour avoir échoué à opérer son ancrage social, son renouvellement ou construire sa crédibilité sur la base d'une offre alternative bien mûrie.