Cameroun - JUSQU’À QUAND LES HOMMES DEVRONT-ILS MOURIR EN SILENCE ?
© Correspondance : Denis Zemmo | 11 Sep 2026 13:25:01 | 353Il y a des souffrances que notre société refuse de voir. Il y a des victimes que nous refusons d’écouter. Et il y a des hommes dont la douleur est devenue presque invisible, simplement parce qu’on leur a appris depuis l’enfance qu’un homme doit encaisser, supporter, pardonner et surtout… se taire.
Au Cameroun, lorsqu’un homme est trahi par une femme, humilié, manipulé ou psychologiquement détruit, quelle est souvent la première réaction de son entourage ?
« Laisse tomber. »
« C’est une femme. »
« Pense aux enfants. »
« Tu es un homme, sois fort. »
Mais personne ne demande : Qui a fait quoi ? Qui a souffert ? Qui dit la vérité ? Et qui doit répondre de ses actes ?
C’est ainsi que naît un silence dangereux.
Quand la famille devient le refuge de l’injustice
Il fut un temps où certaines valeurs morales constituaient encore des barrières.
Un père pouvait regarder sa fille dans les yeux et lui dire :
« Ma fille, même si tu es mon enfant, ce que tu as fait n’est pas acceptable. »
Aujourd’hui, dans certaines familles, cette responsabilité morale semble s’effriter.
On peut assister à la destruction d’un couple, à une séparation conflictuelle, à des accusations, à des manipulations, à des conséquences dramatiques pour les enfants… et certains proches ne cherchent plus à comprendre ce qui s’est réellement passé.
Ils regardent plutôt ce que la rupture peut leur rapporter.
Le « butin » de la séparation devient parfois plus important que la vérité.
Une voiture.
De l’argent.
Des biens.
Des avantages.
Et pendant que certains se réjouissent de ce qu’ils peuvent récupérer, quelqu’un, quelque part, est peut-être en train de sombrer psychologiquement.
Quelle société sommes-nous en train de devenir lorsque l’intérêt matériel prend le dessus sur la conscience ?
Aimer son enfant, ce n’est pas nécessairement lui donner raison.
Un père digne de ce nom doit aussi pouvoir corriger sa fille.
Une mère doit pouvoir corriger son fils.
Une famille doit pouvoir dire à l’un des siens : « Tu as tort. »
Parce que protéger aveuglément son enfant, ce n’est pas toujours l’aider.
Parfois, c’est simplement l’empêcher de devenir meilleur.
La banalisation de l’atteinte aux mœurs
Le plus inquiétant n’est peut-être même pas l’existence de comportements condamnables.
Des comportements mauvais ont toujours existé.
Le plus inquiétant, c’est leur banalisation.
La trahison devient ordinaire.
La manipulation devient une arme.
Le mensonge devient une stratégie.
L'humiliation devient un moyen de prendre le dessus.
La vengeance devient une réponse acceptable.
Et lorsqu’un homme dénonce ce qu’il subit, on lui demande encore de se taire.
« Laisse seulement. »
Mais pourquoi toujours laisser ?
Pourquoi celui qui a été blessé doit-il toujours être celui qui abandonne ?
Pourquoi celui qui a été trahi doit-il toujours être celui qui pardonne ?
Pourquoi celui qui souffre doit-il toujours être celui qui s’éloigne ?
À force de demander aux victimes de « laisser », nous finissons par donner aux auteurs de comportements toxiques un sentiment d’impunité.
Et les enfants dans tout cela ?
C’est probablement l’une des blessures les plus profondes.
Lorsque deux adultes se séparent, leur conflit ne devrait jamais transformer leurs enfants en champs de bataille.
Un enfant n’est pas une arme.
Un enfant n’est pas un moyen de pression.
Un enfant n’est pas une propriété privée.
Et un enfant ne devrait jamais être utilisé pour punir l’autre parent.
Pourtant, certains pères vivent une situation terrible : après avoir été trahis dans leur couple, ils doivent encore se battre pour conserver une relation normale avec leur propre progéniture.
Ils demandent à voir leurs enfants.
Ils sollicitent la médiation.
Ils saisissent les institutions compétentes.
Ils cherchent une solution légale.
Et parfois, malgré toutes leurs démarches, ils repartent avec une seule réponse :
« Laisse tomber. »
Mais comment un père peut-il « laisser tomber » ses propres enfants ?
Comment peut-on demander à un parent d'abandonner une partie de sa vie simplement parce que le conflit conjugal est devenu trop compliqué ?
Quand le citoyen perd confiance en la justice
Alors certains se tournent vers la justice.
Et c’est précisément là que devrait commencer l’espoir.
Mais lorsque le justiciable a le sentiment que la procédure est interminable, que les moyens financiers déterminent parfois la capacité à se défendre, ou que certaines décisions semblent incompréhensibles, la confiance commence à disparaître.
Plus grave encore, lorsque circulent des accusations de corruption ou de favoritisme dans l'appareil judiciaire, le citoyen ordinaire peut finir par croire qu’il ne sera jamais entendu.
Il faut le dire avec responsabilité : toute accusation de corruption contre un magistrat doit être démontrée et traitée par les voies légales appropriées.
Mais la question demeure.
Que devient un citoyen qui ne croit plus en la justice ?
Que devient un père qui pense que ses démarches n’aboutiront jamais ?
Que devient un homme qui a l’impression que, devant certaines institutions, sa parole vaut moins simplement parce qu’il est un homme ?
Il ne faut pas attendre qu’un homme se suicide, disparaisse, sombre dans la dépression ou commette l’irréparable avant de reconnaître qu’il était en souffrance.
L’homme camerounais n’est pas une machine
Nous avons construit une image de l’homme africain qui doit être fort en permanence.
Il doit être le pilier.
Le protecteur.
Le financier.
Le père.
Le responsable.
Celui qui ne pleure jamais.
Celui qui pardonne.
Celui qui encaisse.
Mais derrière cette façade, il y a des êtres humains.
Des hommes qui pleurent lorsqu’ils sont seuls.
Des hommes qui passent des nuits entières à réfléchir.
Des hommes qui ne comprennent pas comment la personne qu’ils aimaient peut devenir celle qui les détruit.
Des hommes qui voient leurs enfants s’éloigner et qui ne savent plus quoi faire.
Des hommes qui ont honte de raconter leur histoire parce qu’ils savent qu’on leur répondra :
« Tu es un homme quand même ! »
Oui.
C’est justement parce qu’il est un homme qu’il faut aussi lui permettre d’être humain.
Il ne s’agit pas de faire la guerre aux femmes
Il faut être très clair.
Ce combat ne doit pas devenir une guerre entre les sexes.
Toutes les femmes ne sont pas violentes.
Tous les hommes ne sont pas victimes.
Il existe des femmes victimes d’hommes et des hommes victimes de femmes.
La violence conjugale n’a pas de sexe.
L’injustice n’a pas de sexe.
La manipulation n’a pas de sexe.
Et la vérité ne devrait pas avoir de camp.
Ce que nous devons combattre, ce sont les comportements destructeurs, l’impunité, la manipulation, la corruption, les faux témoignages lorsqu'ils existent, l’instrumentalisation des enfants et surtout cette culture du silence qui empêche tant de personnes de demander de l’aide.
Jusqu’à quand ?
Jusqu’à quand demanderons-nous aux hommes de supporter l’insupportable ?
Jusqu’à quand leur dira-t-on de se taire lorsqu’ils sont humiliés ?
Jusqu’à quand considérera-t-on qu’un père doit abandonner le combat pour ses enfants simplement parce que son ancienne compagne est la mère de ceux-ci ?
Jusqu’à quand les familles préféreront-elles parfois les avantages matériels à la vérité ?
Jusqu’à quand la société acceptera-t-elle que les conflits entre adultes détruisent psychologiquement des enfants innocents ?
Jusqu’à quand le citoyen devra-t-il vivre avec le sentiment que la justice est inaccessible ?
Et surtout :
Jusqu’à quand allons-nous attendre qu’un homme meure en silence avant de demander pourquoi personne ne l’avait écouté ?
Il est temps de briser ce silence.
Pas pour opposer les hommes aux femmes.
Pas pour protéger les coupables.
Pas pour condamner sans preuve.
Mais pour rappeler une vérité élémentaire :
Un homme peut être victime.
Un homme peut souffrir.
Un homme peut être trahi.
Un homme peut être détruit psychologiquement.
Et un homme a, lui aussi, droit à la justice.
Le Cameroun a besoin de retrouver ses valeurs.
Il a besoin de familles capables de dire la vérité à leurs propres enfants.
Il a besoin d’institutions auxquelles le citoyen peut faire confiance.
Il a besoin d’une justice indépendante, crédible et accessible.
Il a besoin de protéger les enfants des guerres de leurs parents.
Et il a surtout besoin d’apprendre à écouter ceux qui souffrent, avant qu’ils ne disparaissent dans le silence.
Car derrière chaque homme qui dit « je vais bien », il y a peut-être une histoire que personne n’a jamais voulu entendre.
Alors, jusqu’à quand les hommes devront-ils mourir en silence ?
Peut-être que la véritable question n’est plus de savoir combien d’hommes souffrent.
La véritable question est de savoir combien de temps encore nous accepterons de ne pas les entendre.
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