L'art de la soupape de sécurité (partie 3)
© Correspondance : Louis Marie Kakdeu | 10 sept. 2026 13:35:22 | 2155En rappel, l'image de la « soupape de sécurité » vient de la sociologie du conflit : dans un système sous tension, offrir des exutoires contrôlés à la contestation permettrait de relâcher la pression sociale sans toucher au cœur du pouvoir, un peu comme une soupape laisse s'échapper la vapeur d'un système fermé pour éviter l'explosion. Voici la suite des techniques utilisées pour dissiper la colère populaire au Cameroun :
4. La redistribution fragmentée (Le "Lâcher d'eau") : Pour éviter que les crises économiques ne se transforment en révoltes globales, on observe que le régime utilise des correctifs financiers ciblés. Les ajustements réguliers sur les prix (du carburant par exemple) sont combinés à des revalorisations salariales légères dans la fonction publique. L’on a vu que le lancement de la CAMWATER par exemple a été combiné à de vastes campagnes de branchements sociaux (objectif d'un million de raccordements). Tout cela vise à atténuer la grogne face au manque d'infrastructures de base.
5. Le clientélisme politique : L’action publique est présentée comme un « don du président de la république » qui récompense les citoyens ou les localités qui lui sont fidèles. L'on est arrivé à faire croire à la masse populaire que pour avoir une école, un hôpital ou une route dans son village, il faut adresser une « motion de soutien et de déférence » au président de la république. On a parlé de "Politics na ndjangui". Si vous voulez être nommée, avancer dans votre carrière ou gagner un marché public, alors il faut faire pareil. Cette situation a transformé les citoyens camerounais en monstres à deux facettes : une facette publique de survie où l’on exprime le soutien au régime et une facette officieuse de suffocation où l’on grogne en silence. Les Camerounais, dans leur grande majorité, grognent en silence dans l’intimité de leurs maisons, de leurs voitures ou de leurs bureaux. Mais, quand vous leur tendez un micro, alors ils manifient le régime.
6. Le régime de la tolérance administrative : La profusion de débats télévisés dominicaux extrêmement critiques, de journaux d'opinion et de tribunes virulentes sur Internet sert d'exutoire. Il existe plus de 600 médias et plus de 300 partis politiques au Cameroun. Toutefois, les chaînes de télévision privées n'ont toujours pas de licence, ce qui permet au régime de garder une épée de damoclès au-dessus de leurs têtes. Les médias bénéficient d'une tolérance administrative à tête chercheuse. La parole s'y libère, de façon maîtrisée, permettant aux citoyens de décharger leur frustration collective sans que cela ne se traduise directement par une action structurée.
7. La précarisation de la vie sociale : On dit que le ventre affamé n’a point d’oreille. Le niveau des salaires au Cameroun est parmi les plus bas d’Afrique. Le contestataire est rapidement rattrapé par les réalités de la vie : il doit nourrir sa famille, se soigner ou envoyer ses enfants à l’école. Il lui faut de l’argent que seul le régime distribue avec discernement. Le régime arrive toujours à le prendre à l’usure. Le régime attend que le contestataire soit au bord du gouffre pour lui envoyer un émissaire portant un "message". Le plus souvent, le contestataire cède. On lui demande d'être réaliste et de regarder la réalité en face.
8. La neutralisation par la canalisation : Le régime détourne l’énergie explosive de la foule vers des voies de garage institutionnelles comme des négociations sans fin, des commissions d’enquête ou l’attente interminable du prochain gouvernement et des prochaines élections locales. Par exemple, lors des mouvements de débrayage (enseignants avec le mouvement « OTA / On a trop supporté », grèves des transporteurs ou des professions de santé), le gouvernement privilégie des cycles de concertations prolongés. Ces annonces de mesures à terme ont toujours permis de faire baisser progressivement la tension sociale. Pire, on laisse le monopole de l'annonce des mesures sociales au Président de la République que les contestataires finissent par accueillir comme leur "héros". L'on observe que les négociations s'achèvent presque toujours par une motion de remerciement au "Père de la Nation".
9. La désacralisation des valeurs et figures nationales: L'on identifie et organise des attaques groupés contre les grandes figures publiques qui préfèrent garder leurs autonomies et leurs dignités, et refusent de faire allégeance. On observe que les universitaires, les artistes ou les opérateurs économiques qui ne sont pas acquis au régime, sont traités comme étant des ennemis. Les valeurs de l'unité, de la dignité, de l'inclusion sont aussi attaquées. On note l'organisation des divisions identitaires artificielles qui tendent à opposer Nordistes et Sudistes, Bamilékés et Bétis, Francophones et Anglophones, etc., sans que cela ne se matérialise réellement sur le terrain. Pire, l'on banalise les institutions de la République, faisant croire que les emblèmes de l'Etat ne sont pas importants ou que les élections ne servent à rien. Cela détourne le peuple de l'essentiel pendant que les membres du régime s'enracinent durablement.
10. L'instrumentalisation des crises sécuritaires et de la puissance publique: A qui profitent les guerres de libération qui perdurent intentionnellement si ce n'est au régime en place? L'on a observé que le régime avait vaincu l'UPC en faisant perdurer le maquis dans les fiefs de l'UPC. Le régime est en train d'affaiblir le SDF en faisant perdurer la guerre de sécession dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Pendant la guerre, c'est la puissance publique qui contrôle le narratif. Le régime pousse une certaine opinion à réclamer la guerre civile au Cameroun parce que cela lui permettrait d'éteindre la contestation.
Louis Marie Kakdeu, MPA, PhD & HDR
Deuxième vice-président du SDF
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