Pourquoi le Cameroun n'avance pas :: CAMEROON
© Camer.be : Paul Moutila | 13 Jul 2026 14:29:39 | 407Entre une dette qui étouffe, une corruption qui gangrène et une diaspora qui s'exile, le Cameroun accumule les signaux d'alerte d'un système à bout de souffle.
« Quand on frappe à toutes les portes et qu'aucune ne s'ouvre, il est peut-être temps de se remettre soi-même en question. »
Cette phrase résume l'équation camerounaise de 2026. Le pays a multiplié les sollicitations : Banque mondiale, FMI, BAD, marchés financiers européens, banques islamiques, zone CEMAC. Mais les portes se ferment, les conditions se durcissent, et les Camerounais, eux, regardent ailleurs. La diaspora investit désormais en Côte d'Ivoire, au Gabon, en Afrique du Sud. L'affaire Glencore, avec ses 7 milliards de FCFA de pots-de-vin présumés, n'a toujours pas donné lieu à une enquête locale. Et pendant ce temps, le Cameroun importe du riz, du maïs et de l'huile de palme alors que ses terres sont parmi les plus fertiles d'Afrique centrale.
Le paradoxe est saisissant : un pays qui possède tout pour réussir, mais qui semble avoir perdu la recette pour y parvenir.
L'endettement sans fin : le fardeau qui alourdit l'avenir
Au 30 septembre 2025, la dette publique du Cameroun atteignait 14 591 milliards de FCFA, le FMI, la Banque mondiale et la BAD figurant parmi les créanciers multilatéraux majeurs. Selon la loi de finances 2025, le service de la dette devait absorber près de 37 % des recettes budgétaires, soit 2 065,5 milliards de FCFA.
« Les données préliminaires indiquent que la performance budgétaire s'est affaiblie en 2025 au milieu des incertitudes liées aux élections. Le déficit budgétaire global s'est creusé, passant d'environ 1,5 % du PIB en 2024 à environ 2 % du PIB en 2025 », indique le FMI dans son rapport des consultations de 2026 au titre de l'article IV.
La croissance, elle, reste modeste : 3,3 % prévus en 2026, après 3,1 % en 2025. Un rythme insuffisant pour absorber une population qui approche les 30 millions d'habitants et pour créer les emplois dont le pays a désespérément besoin.
Le Cameroun a par ailleurs commencé à rembourser en 2026 une dette d'environ 1 milliard de dollars contractée auprès du FMI. Un effort supplémentaire qui pèsera sur un budget déjà sous tension.
Quand l'argent international dort dans les comptes
Paradoxe supplémentaire : alors que le Cameroun sollicite sans cesse de nouveaux financements, il peine à utiliser ceux qu'il a déjà obtenus. Au 30 juin 2026, les 21 projets financés par la Banque mondiale affichaient un taux global de décaissement de seulement 18,7 %.
Certains projets régionaux stagnent à des niveaux préoccupants : le Sewash à 1 %, le PCDN à 0,8 %, le PMUD à 0,3 % ce dernier, consacré à la mobilité urbaine de Douala, est pourtant doté d'une enveloppe de plus de 261 milliards de FCFA.
« Ces blocages retardent la transformation des financements engagés en réalisations concrètes sur le terrain », explique le rapport. Lenteurs administratives, procédures de passation des marchés, contraintes foncières, capacités de gestion limitées les causes sont connues. Les solutions, elles, se font attendre.
L'affaire Glencore : le miroir brisé de la justice camerounaise
Difficile de parler de gouvernance sans évoquer l'affaire Glencore. Entre 2011 et 2018, le géant minier aurait versé des pots-de-vin estimés à 11 millions de dollars environ 7 milliards de FCFA à des responsables de la SNH et de la Sonara pour obtenir des cargaisons de pétrole brut à prix préférentiel.
Glencore a plaidé coupable en 2022 aux États-Unis et au Royaume-Uni, écopant d'amendes record dépassant le milliard de dollars. Six anciens cadres comparaissent à Londres pour corruption à grande échelle au Cameroun, au Nigeria et en Côte d'Ivoire.
Mais au Cameroun ? Le dossier avance à peine.
« Des aveux de Glencore, il ressort que de hautes personnalités ont été corrompues. Il est donc possible que certaines d'entre elles soient encore en fonction et qu'elles freinent toute tentative de faire la lumière », s'interroge Henri Njoh Manga Bell, président de Transparency International Cameroon.
L'économiste Serge Godong, professeur à l'université de Yaoundé 2, est plus direct : « Il faut inscrire l'affaire Glencore dans la dynamique institutionnelle générale du pays, qui est en recul. C'est une perte de compétitivité, mais surtout une perte de réputation en matière de gouvernance ». Le Cameroun se classe aujourd'hui au 28e rang africain des pays attractifs pour les investissements directs étrangers.
La diaspora : une ressource qui s'envole
Pendant que les portes se ferment à Yaoundé, les Camerounais de l'étranger investissent ailleurs. En 2025, les transferts de la diaspora camerounaise ont atteint environ 650 milliards de FCFA. Un chiffre considérable, mais qui pourrait être bien plus élevé si les conditions étaient réunies.
Car nombre de membres de la diaspora estiment avoir été marginalisés. Certains qui ont choisi de rentrer au pays affirment avoir été refoulés à l'aéroport ou interpellés après des contrôles . L'affaire de l'ingénieur Siewe est souvent citée en exemple. D'autres, disposant d'une double nationalité, s'interrogent sur leur place dans la vie nationale.
Pendant ce temps, la Côte d'Ivoire mobilise sa diaspora avec des résultats impressionnants : 938 milliards de FCFA transférés en 2025. Le Gabon, lui, a vu un collectif d'investisseurs de la diaspora finaliser la création d'un fonds pour injecter des capitaux dans l'économie gabonaise. Des sommes qui auraient pu bénéficier au Cameroun.
Un grenier qui importe sa nourriture
Autre contradiction majeure : le Cameroun importe massivement des produits agricoles alors qu'il dispose de 9,2 millions d'hectares de terres exploitables. Riz, maïs, huile de palme le pays dépense chaque année des centaines de milliards de FCFA pour acheter à l'étranger ce qu'il pourrait produire chez lui.
Le Programme d'Investissement pour la Substitution des Importations en Agriculture (PIISAH), doté d'un budget de 1 371 milliards de FCFA, vise à inverser la tendance. Mais les résultats tardent à se concrétiser. En 2025, les importations de riz ont certes diminué de 15,6 % à 268,7 milliards de FCFA, mais le pays reste loin de l'autosuffisance.
Pendant que le Sénégal, le Burkina Faso, le Mali, le Gabon ou la Guinée équatoriale engagent des réformes dans plusieurs secteurs, le Cameroun semble piétiner.
Le tribalisme : la faille qui fragilise la nation
Enfin, beaucoup s'inquiètent de la montée des discours à caractère tribal, qui fragilisent le vivre-ensemble, pourtant au cœur de l'identité nationale. Comme le souligne un analyste : « Quand on réduit la Nation à des appartenances communautaires, on détruit le socle de notre vivre-ensemble. Le Cameroun n'a pas besoin d'une opposition de clans, mais d'une opposition d'idées ».
Le choix des Camerounais
La question qui reste en suspens, et que les Camerounais se posent à voix haute : les Camerounais ont-ils les dirigeants qu'ils méritent, ou méritent-ils une gouvernance différente, fondée sur la responsabilité, la transparence et l'efficacité ?
Le Cameroun possède toutes les ressources nécessaires pour amorcer son développement en moins d'une décennie. Ses terres sont fertiles, sa population est jeune et dynamique, sa diaspora est compétente et financièrement puissante. Mais à condition que les choix de gouvernance favorisent l'intérêt général, la compétence et la bonne gestion.
Comme le dit l'adage : « Quand on frappe à toutes les portes et qu'aucune ne s'ouvre, il est peut-être temps de se remettre soi-même en question. »
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