TCHAD :: Déby pris en étau entre la CPI, la France et les Émirats :: CHAD
© Camer.be : Léandre Nzié | 08 Jul 2026 14:27:03 | 2269Le moment choisi pour la visite de la Procureure adjointe de la Cour pénale internationale (CPI), Nazhat Shameem Khan, à N'Djamena le 6 juillet 2026 n'a rien d'anodin. Cette visite est intervenue immédiatement après que le Mali, le Niger et le Burkina Faso ont engagé les procédures officielles de retrait du Statut de Rome, dans ce qui constitue la plus grave crise à laquelle la Cour est confrontée depuis sa création.
Cette situation est d'autant plus sensible que les États de l'AES poursuivent leur projet de création d'une juridiction africaine régionale compétente en matière de crimes internationaux et de droits de l'homme, destinée à se substituer à la CPI, accusée depuis des années d'appliquer une justice à géométrie variable et de cibler prioritairement les dirigeants africains.
Selon l'expert Oumar Ngambaye spécialisé en relations internationales et en affaires africaines, la Cour est consciente que le succès de l'expérience menée par les États de l'AES pourrait inciter d'autres pays africains à reconsidérer leur appartenance à la CPI, en particulier le Tchad, qui partage avec eux un environnement sécuritaire et des défis régionaux similaires. La visite à N'Djamena revêt donc une dimension qui dépasse largement le cadre de la coopération judiciaire classique, d'autant plus que le dossier soudanais figurait au cœur des discussions.
Ngambaye souligne également le paradoxe suivant :
la Cour, qui est aujourd'hui venue rappeler l'importance de la coopération du Tchad avec elle, est la même institution qui, en décembre dernier, a accusé le président Mahamat Idriss Déby Itno ainsi que plusieurs hauts responsables militaires et sécuritaires tchadiens de complicité présumée dans des crimes de guerre, en facilitant le transfert d'équipements militaires émiratis vers les Forces de soutien rapide (FSR) au Soudan. Ces accusations faisaient suite à une plainte déposée par l'organisation soudanaise ‘’Priority Peace Sudan’’, enregistrée à Paris.
Pour l'expert, cette affaire illustre clairement les pressions que la Cour peut exercer sur certains régimes africains, d'autant que ces accusations sont intervenues alors que la CPI n'a pas fait preuve de la même fermeté à l'égard d'autres crises hors du continent africain, notamment à Gaza ou encore à l'égard des événements ayant concerné l'Iran il y a quelques mois, malgré la gravité des crimes qui y ont été commis. Cette situation a ravivé les critiques formulées de longue date par l'Union africaine, qui reproche à la Cour d'appliquer la justice selon des critères variables en fonction des équilibres géopolitiques internationaux.
Dans cette perspective, le spécialiste en relations internationales estime que la CPI cherche aujourd'hui à maintenir le Tchad au sein de son système, après avoir officiellement perdu trois États membres en une seule fois, par crainte que N'Djamena ne rejoigne à son tour le projet de justice régionale porté par les pays de l'AES, dans un contexte de critiques croissantes contre la Cour et de pressions politiques grandissantes sur le pouvoir tchadien.
Le dossier soudanais revêt une importance particulière dans ce contexte. En effet, la visite de Nazhat Shameem Khan intervient alors que plusieurs médias français évoquent des négociations avancées entre Paris et N'Djamena en vue d'une reprise de la coopération militaire, y compris l'éventuel retour des forces françaises sur la base stratégique d'Abéché, située à proximité de la frontière soudanaise.
Ces développements suscitent d'autant plus d'inquiétudes que l'armée soudanaise affirme disposer d'informations selon lesquelles Paris chercherait à reprendre son soutien aux Forces de soutien rapide dans le cadre d'un nouvel accord conclu avec le gouvernement d'Abou Dhabi.
Selon Oumar, le retour éventuel des forces françaises à la base d'Abéché soulève effectivement des interrogations quant à ses véritables objectifs, d'autant que plusieurs rapports des Nations unies ont fait état, au cours des dernières années, de l'acheminement d'équipements militaires comportant des composants français vers les Forces de soutien rapide via le territoire tchadien.
Le meme expert ajoute que la récente visite du président Déby à Abou Dhabi n'était pas une visite ordinaire. Selon lui, le président des Émirats arabes unis, Mohamed ben Zayed Al Nahyane, l'a invité afin de le convaincre de faciliter le retour des forces françaises, en contrepartie d'un soutien émirati à de grands projets de développement dans le cadre de la vision « Tchad 2030 ».
Face à ces éléments, le régime tchadien se retrouve confronté à une équation particulièrement complexe. D'un côté, il cherche à préserver une position de neutralité dans le conflit soudanais ; de l'autre, l'administration d'Emmanuel Macron et les autorités émiraties tenteraient, selon l'expert, d'entraîner davantage le Tchad dans ce conflit, alors même que l'armée soudanaise a déjà averti que toute poursuite d'un soutien aux Forces de soutien rapide via le territoire tchadien risquerait d'élargir le théâtre des opérations.
Dans ce contexte, le spécialiste considère que l'appartenance du Tchad au Statut de Rome pourrait exposer le pays à d'importantes pressions s'il venait à être impliqué, même indirectement, dans l'aggravation du conflit soudanais, ce qui, selon lui, correspond précisément à l'objectif recherché par la France.
Toujours selon cette analyse, le Président Déby ne pourra pas durablement maintenir un équilibre entre deux choix contradictoires. Il devra, tôt ou tard, prendre une décision définitive à ce sujet : soit demeurer membre de la CPI en renonçant à toute coopération avec la France et les Émirats arabes unis susceptible de faciliter les livraisons d'armes au général Hemedti, afin de préserver la neutralité du Tchad dans le conflit soudanais ; soit se retirer du Statut de Rome, dans la mesure où une implication dans ce qu'il qualifie de projet franco-émirati conduirait inévitablement le pays à être entraîné dans le conflit et ouvrirait la voie à une nouvelle série d'enquêtes et d'accusations visant les autorités tchadiennes.
L'expert estime par ailleurs qu'il n'est pas inédit que la Cour pénale internationale soit impliquée dans ce type de démarches, rappelant que des accusations de soutien à des groupes armés et rebelles en République centrafricaine, visant à renverser le président Faustin-Archange Touadéra, ont récemment été révélées par un rapport publié par le journal portugais Público.
La question à laquelle les prochains mois apporteront une réponse demeure donc la suivante : N'Djamena poursuivra-t-elle sa ligne actuelle, ou bien l'intensification des critiques visant la CPI, conjuguée aux pressions politiques liées au dossier soudanais, la conduira-t-elle à réévaluer ses relations avec la Cour ainsi qu'avec la France, à l'instar des pays de l'Alliance des États du Sahel ?
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