CAMEROUN :: Vice-présidence vide : le piège qui dévore le régime Biya :: CAMEROON
© Camer.be : Paul Moutila | 30 Jun 2026 19:49:33 | 562La révision constitutionnelle d'avril 2026, censée préparer la succession de Paul Biya, a créé un poste de vice-président que personne n'ose pourvoir, paralysant le gouvernement et retournant contre ses propres architectes l'outil qu'ils avaient forgé pour contrôler la transition.
Elle devait être la clé de voûte de la succession. Elle est devenue le piège qui paralyse le Cameroun.
Le 4 avril 2026, le Parlement camerounais, réuni en congrès, adoptait à une écrasante majorité de 200 voix contre 18 une révision constitutionnelle instituant un poste de vice-président de la République. La réforme, portée en coulisses par le clan du secrétaire général de la présidence Ferdinand Ngoh Ngoh, devait permettre de contrôler la transition post-Biya depuis l'intérieur du système.
Deux mois plus tard, ce poste est vide. Le gouvernement est bloqué. Les clans s'entre-déchirent. Et le pays est suspendu dans un vide institutionnel que personne ne sait comment combler.
La réforme censée stabiliser le système est en train de le dévorer.
Dans une analyse profonde que John Lawson qualifie de « piège déguisé en solution », l'histoire retiendra que la plus grande menace pour le système Biya n'est pas venue de l'opposition. Elle est venue d'une réforme constitutionnelle portée par ses propres collaborateurs.
La réforme qui devait préparer la succession
Le 4 avril 2026, les deux chambres du Parlement camerounais réunies en congrès ont adopté une révision constitutionnelle majeure. Le projet de loi N° 2094, initié par Paul Biya, prévoyait la création d'un poste de vice-président de la République.
Concrètement, la réforme modifiait plusieurs articles-clés de la Constitution de 1972, amendée en 1996 et 2008. Elle prévoyait :
- La nomination et la révocation du vice-président par le Chef de l'État
- Un vice-président aux compétences strictement déléguées par le président
- Et surtout : en cas de vacance présidentielle, le vice-président achèverait le mandat en cours
Officiellement, il s'agissait de « renforcer l'efficacité dans la conduite des affaires de l'État » et d'éviter l'organisation immédiate d'un nouveau scrutin. Mais pour les analystes politiques, le message était tout autre : il s'agissait de la mise en place d'un mécanisme de dauphinat constitutionnel.
Les architectes et leurs intentions
Pour comprendre le piège, il faut remonter à ses origines.
La révision constitutionnelle n'est pas née d'une vision d'État. Elle n'a pas été conçue par des juristes soucieux de moderniser les institutions camerounaises. Elle a été portée, en coulisses, par un clan précis : celui qui gravite autour du secrétariat général de la présidence, avec Ferdinand Ngoh Ngoh comme figure centrale.
L'argument présenté au chef de l'État était habile. La réforme permettrait d'adapter la Constitution aux standards internationaux. Elle renforcerait la continuité de l'État. Elle offrirait à Paul Biya la possibilité de choisir librement et sereinement son dauphin.
Mais ce que les promoteurs de la réforme voulaient réellement, c'est un mécanisme constitutionnel qui leur permettrait de contrôler la transition post-Biya depuis l'intérieur du système. Un poste de vice-président dont l'occupant hériterait automatiquement de la magistrature suprême. Une clé du trône, fabriquée par ceux qui rêvaient d'y accéder.
Ils ont présenté la réforme comme un outil de stabilité. Ils en ont fait un instrument de capture du pouvoir.
Paul Biya a signé. Et le piège s'est refermé, mais pas sur celui qu'on croyait.
L'anatomie d'un poste piégé
Il faut mesurer l'ingéniosité perverse de la situation dans laquelle la réforme a placé le président.
Nommer un vice-président aujourd'hui, c'est désigner publiquement son successeur potentiel. C'est créer, au cœur même de l'exécutif, un centre de pouvoir autonome doté d'une légitimité constitutionnelle que nul ne peut contester. C'est donner à un homme quel qu'il soit les moyens institutionnels de gouverner sans avoir besoin du président pour exister.
Dans un régime construit sur la personnalisation absolue du pouvoir, c'est un acte suicidaire.
Paul Biya l'a compris. Et il n'a pas nommé.
Mais l'absence de nomination a produit ses propres effets. Les clans, qui s'étaient d'abord battus pour placer leur candidat à la vice-présidence, ont progressivement réalisé que le premier nommé serait aussi le premier exposé. Exposé aux autres clans qui se ligueraient contre lui. Exposé à Chantal Biya si ce n'est pas son candidat. Exposé à Franck Biya si ce n'est pas le sien. Exposé au SGPR si ce n'est pas lui.
La bataille pour obtenir le poste s'est transformée en bataille pour empêcher sa nomination. Pas parce que les clans ont renoncé au pouvoir. Parce qu'ils ont compris que tant que le poste reste vide, chacun conserve ses chances.
C'est la définition exacte d'un piège institutionnel. Un poste constitutionnel que son propre créateur ne peut pas pourvoir. Un vide que personne ne peut combler sans déclencher la guerre de tous contre un.
Les conséquences : un système en apnée
Ce vide n'est pas anodin. Il a des effets concrets sur le fonctionnement de l'État camerounais.
1. Le blocage gouvernemental. Nommer un vice-président suppose logiquement de nommer un gouvernement qui travaillera sous son autorité. Or nommer un gouvernement, c'est redistribuer les positions et les fiefs ministériels que les clans occupent depuis des années. Dans un contexte de guerre de succession, chaque clan préfère le statu quo au risque d'être écarté. Le résultat : un gouvernement attendu depuis des mois, des dossiers stratégiques en suspens.
2. L'explosion des manœuvres parallèles. Quand les voies institutionnelles sont bloquées, les acteurs cherchent des raccourcis. C'est dans ce contexte qu'il faut lire l'affaire du faux décret du 12 juin, envoyé à la CRTV. C'est dans ce contexte qu'il faut lire la multiplication des rumeurs de remaniement. Un système qui ne peut pas décider par les voies normales décide par les voies anormales.
3. La fragilisation de la présidence elle-même. Un chef de l'État dont on attend la nomination d'un successeur potentiel est un chef de l'État dont l'autorité est déjà entamée dans les esprits. Chaque semaine qui passe sans nomination renforce l'idée que le centre ne tient plus.
Le signal de la sécurité
Dans les régimes hyper-présidentialisés, il existe un indicateur que les initiés lisent mieux que n'importe quel communiqué officiel : la sécurité rapprochée du chef de l'État.
Celui qui tient la sécurité du président tient les clés du système. Quand un président retire à un collaborateur le contrôle de sa protection, c'est un acte politique majeur.
Selon des informations concordantes relayées par plusieurs sources, la sécurité rapprochée de Paul Biya à Genève ne serait plus gérée par les réseaux traditionnellement liés au clan Ngoh Ngoh. Elle serait désormais entre les mains d'une société américaine spécialisée. Ce basculement n'est pas un détail administratif. C'est le signe que Paul Biya a tiré ses propres conclusions sur les architectes de la réforme constitutionnelle.
La réforme a produit l'effet que ses promoteurs n'avaient pas anticipé : elle a rendu suspects ceux qui l'avaient conçue. Elle a affaibli le clan qui devait en bénéficier.
Un monstre qui dévore ses créateurs
La révision constitutionnelle devait préparer la transition. Elle l'a rendue impossible à organiser. Elle devait renforcer la continuité de l'État. Elle a créé un vide institutionnel béant. Elle devait clarifier les règles du jeu. Elle a multiplié les zones d'ombre. Elle devait servir les intérêts de ceux qui l'ont portée. Elle les a exposés, fragilisés, marginalisés.
C'est le paradoxe fondamental de cette crise : le Cameroun ne souffre pas seulement de l'absence d'un vice-président. Il souffre de l'existence d'un poste constitutionnel que nul n'ose pourvoir, que nul ne peut abandonner, et dont le vide aspire dans son orbite chaque acteur politique du pays.
Un poste impossible à occuper. Un vide impossible à combler. Une guerre impossible à arrêter.
L'incertitude institutionnelle
La révision constitutionnelle a créé un monstre politique. Un monstre qui paralyse le gouvernement, fragilise le chef de l'État, divise les clans, inquiète les partenaires étrangers, et plonge 28 millions de Camerounais dans une incertitude institutionnelle dont personne ne connaît l'issue.
Et ce monstre dévore désormais ceux qui l'ont conçu.
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