AFRIQUE :: Polygamie africaine : de l'assumé au caché, le grand basculement
© Camer.be : Paul Moutila | 26 Jun 2026 09:31:16 | 829Disponible sur Netflix depuis le 12 juin, la telenovela sud-africaine The Polygamist relance un débat fondamental : comment la polygamie, institution sociale autrefois assumée, est-elle devenue un secret de famille dans les villes africaines ?
Jonasi Gomora a tout pour lui.
Un empire financier. Une épouse officielle, Joyce, qui incarne la perfection sur les réseaux sociaux. Une réputation d'homme d'affaires intègre. Un patriarche respecté.
Mais derrière cette façade scintillante se cache une vérité que des millions d'Africains connaissent bien : Jonasi a plusieurs femmes. Et aucune ne sait tout.
The Polygamist, la nouvelle série Netflix qui cartonne depuis le 12 juin, n'est pas qu'un divertissement. Elle est le miroir d'une réalité que le continent n'a jamais vraiment tranchée.
Qu'est-ce que la polygamie africaine est devenue ? Pourquoi est-elle passée de l'espace public au mensonge ?
La réponse tient en un mot : urbanisation.
La polygamie d'avant : une institution visible et normée
Pendant des siècles, la polygamie africaine a fonctionné dans un cadre transparent. Un homme épousait plusieurs femmes. Tout le monde le savait.
La coépouse avait un rang, un rôle, un espace dans la maison. Les enfants nés de ces différentes unions étaient reconnus et élevés ensemble. Ce n'était pas un secret de famille, c'était une institution sociale.
En Afrique de l'Ouest, la polygamie concernait encore environ quatre femmes mariées sur dix et un homme marié sur quatre. Ce modèle reposait sur des fondements économiques précis.
Dans les sociétés rurales, plusieurs épouses signifiaient :
- Plus de mains pour cultiver
- Plus d'enfants pour assurer la descendance
- Une redistribution des tâches domestiques
- Une main-d'œuvre indispensable
Elle avait une logique. Elle était assumée parce qu'elle avait une utilité collective reconnue.
Les chiffres parlent d'eux-mêmes : en milieu rural, entre 11 et 31 % des femmes mariées vivaient en polygamie, contre seulement 7 à 20 % en ville. L'écart n'est pas anodin. Il annonce ce qui allait suivre.
Le basculement : quand l'urbanisation change tout
L'urbanisation a tout changé.
Quand les hommes ont migré vers les villes, ils ont emporté le désir de polygamie mais ont laissé derrière eux les conditions qui la rendaient viable. Entretenir plusieurs foyers dans une capitale africaine coûte cher. Les conditions de vie dans les cités urbaines sont devenues difficiles et y entretenir plus d'une femme s'est révélé souvent impossible financièrement.
La polygamie déclarée a donc reculé en ville non pas par conviction morale, mais par contrainte économique.
Mais le désir, lui, ne recule pas aussi facilement.
C'est là qu'est né ce que les sociétés urbaines africaines appellent le « deuxième bureau ». Ce phénomène est une forme dénaturée de la polygamie traditionnelle dans les sociétés modernes africaines.
Au Bénin et ailleurs en Afrique subsaharienne, les termes de « maîtresse », de « deuxième bureau » ou d'« ambassade » désignent le fait qu'un homme marié ait, en dehors de son ménage, d'autres femmes avec qui il entretient des relations durables.
La différence avec la polygamie traditionnelle est fondamentale : personne n'est censé être au courant.
Ou plutôt, tout le monde finit par savoir, mais personne ne dit rien officiellement.
La zone grise : entre secret et complicité familiale
Les témoignages recueillis dans plusieurs villes africaines montrent une réalité plus nuancée que le secret total.
Une partie de la famille de l'homme des frères, des cousins, la mère parfois connaît l'existence de la deuxième ou troisième femme. Les enfants nés de ces unions sont parfois reconnus dans l'entourage proche.
Ce n'est pas de la transparence, mais ce n'est pas non plus le mensonge total.
C'est une zone grise qui reflète exactement le moment de transition dans lequel se trouve la société africaine.
Pourquoi les femmes refusent
La génération actuelle de femmes africaines urbaines n'est pas celle qui a accepté la cohabitation.
La polygamie recule en milieu urbain, et les changements s'opèrent à des rythmes variables selon les régions, les pays et les groupes sociaux. Ce recul ne vient pas d'une loi. Il vient d'un changement de position des femmes.
Une femme qui a fait des études, qui travaille, qui a une indépendance financière même partielle, ne se définit plus comme l'assistante de l'homme.
Accepter de partager son mari avec une coépouse installée dans la même maison, de gérer ensemble les enfants, les tâches, les humeurs du foyer c'est quelque chose que cette génération refuse.
« Le recul de la polygamie s'observe davantage chez ceux qui ont un niveau d'instruction élevé, et les jeunes renoncent à la polygamie plus que les personnes âgées. »
Ce refus oblige les hommes qui veulent plusieurs femmes à contourner. Ils ne renoncent pas à la pratique, ils renoncent à la déclarer. Ils commencent une relation sans révéler leur situation.
La polygamie ne disparaît pas, elle change de forme. Elle devient mensonge.
Jonasi Gomora : le produit d'une époque
C'est exactement ce que montre Jonasi Gomora dans The Polygamist. Derrière sa façade soigneusement entretenue se cachent des années de mensonges et d'infidélités multiples.
Il n'est pas un polygame au sens traditionnel. Il est le produit d'une époque qui a perdu le cadre de la polygamie sans perdre la pratique.
La série, adaptée du roman éponyme de l'autrice zimbabwéenne Sue Nyathi, suit Joyce Gomora, une influenceuse réseaux sociaux qui incarne la perfection conjugale jusqu'à ce que les trahisons de son mari déclenchent un effondrement émotionnel.
En 22 épisodes, The Polygamist transforme l'histoire d'un puissant homme d'affaires polygame en chronique familiale sous tension, où la mort d'un patriarche fait remonter secrets, humiliations et vies laissées dans son sillage.
La relation transactionnelle : l'argent comme levier
Il y a une autre dimension que la série met en lumière : l'argent comme levier de séduction.
Dans un contexte de précarité économique persistante, certaines femmes acceptent une relation avec un homme marié en échange d'une sécurité matérielle. Ce n'est pas un phénomène nouveau en Afrique, mais il prend aujourd'hui une forme plus visible et assumée dans les villes.
L'homme qui a les moyens d'entretenir plusieurs femmes dans des appartements séparés reproduit la structure de la polygamie traditionnelle, mais sans ses règles :
- Sans la reconnaissance sociale
- Sans l'accord de la première épouse
- Sans la transparence vis-à-vis des enfants
Il achète le silence plutôt qu'il n'obtient le consentement.
Les chiffres qui racontent une réalité complexe
Les données officielles peinent à capturer cette réalité mouvante. Dans de nombreux pays africains, les mariages sont souvent coutumiers ou religieux et leurs dissolutions se font en dehors du système juridique formel, ce qui rend les chiffres officiels peu représentatifs.
Pourtant, quelques tendances se dégagent :
- Les unions polygames sont en déclin en Afrique subsaharienne, mais la baisse est plus rapide pour les enfants vivant dans ces foyers que pour les unions elles-mêmes.
- La prévalence la plus élevée se trouve en Afrique de l'Ouest.
- Les ménages polygames avec de jeunes enfants ont tendance à être plus pauvres et plus ruraux.
- Les enfants en situation de polygamie ont souvent des mères moins instruites.
Le risque de divorce au cours des 20 premières années de mariage varie considérablement : de 6,9 % au Mali à 47,1 % au Congo-Brazzaville. Ces écarts racontent des réalités matrimoniales profondément différentes.
Une pression sociale qui change de camp
La recrudescence du phénomène de « maîtresse » dans la classe des élites montre que les normes religieuses et légales modernes en matière de nuptialité n'ont pas provoqué de changement majeur des mentalités.
La pression sociale a changé de camp : elle pèse désormais sur les femmes pour qu'elles acceptent des situations qu'elles n'ont pas choisies, plutôt que sur les hommes pour qu'ils assument ce qu'ils font.
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