« Le Littoral aux Littoraliens » : le slogan qui fracture le Cameroun :: CAMEROON
© Camer.be : Avec JA | 11 Jun 2026 18:14:06 | 897Sans mandat ni étiquette partisane, Abel Elimbi Lobè transforme un ressentiment identitaire latent en offensive politique, forçant le Cameroun à regarder en face un débat que ses élites préfèrent soigneusement ignorer.
Il n'a pas de carte de parti. Pas de siège au Parlement. Pas même un bureau officiel.
Et pourtant, le 6 juin dernier, c'est son slogan qu'on lisait sur les t-shirts de dizaines de manifestants sawa dans les rues de Douala. « Le Littoral aux Littoraliens. » Quatre mots. Une conviction. Et une question qui fait désormais trembler les équilibres politiques d'un pays construit sur l'idée fragile du vivre-ensemble.
Abel Elimbi Lobè n'est pas un inconnu. Mais il est devenu quelque chose de plus redoutable qu'un simple polémiste : un révélateur. De fractures. De silences. Et peut-être, de ce que le Cameroun n'a jamais voulu se dire à lui-même.
L'agitateur sans mandat qui divise le Cameroun
Ils étaient là, par dizaines, dans les artères de Douala, ce vendredi 6 juin. Des hommes et des femmes arborant fièrement un t-shirt au message limpide : « Le Littoral aux Littoraliens ». Derrière ce rassemblement d'autochtones sawa, une figure de plus en plus incontournable dans le paysage politique camerounais : Abel Elimbi Lobè, sexagénaire volubile, ancien opérateur économique et diplômé de l'université Cheikh-Anta-Diop de Dakar.
L'homme ne détient aucune fonction publique. Il n'est affilié à aucun parti. Mais à l'approche des élections législatives et municipales de 2026, son discours résonne de plus en plus fort et de plus en plus loin, de Paris à Washington en passant par Yaoundé.
Un tabou mis en pleine lumière
Ce que soulève Elimbi Lobè n'est pas nouveau. C'est justement ce qui le rend explosif. Le Cameroun a longtemps géré ses tensions identitaires par le silence et la répression. En 2003, une réunion d'élites du Grand Nord est dispersée par les forces de l'ordre. En 2016, des revendications anglophones deviennent une guerre qui n'a toujours pas trouvé de fin. Le message de l'État semblait gravé dans le marbre : les identités régionales ne se discutent pas.
Elimbi Lobè, lui, discute. Fort. Et en public.
Il plaide pour que les postes électifs du Littoral soient réservés aux originaires de la région. « Le Littoral appartient aux Littoraliens, martèle-t-il. On ne veut plus voir des gens venus d'autres régions être élus ici. Fin de la récréation. » Pour légitimer sa position, il cite la Constitution, qui évoque la protection des minorités et des populations autochtones une lecture que les juristes récusent.
« Ça n'a aucun sens », tranche Me Achille Leudjio, avocat au barreau du Cameroun. L'article 171 du code électoral, rappelle-t-il, exige que les listes électorales reflètent la composition sociologique globale de chaque circonscription pas seulement ses habitants «de souche».
Les chiffres, arbitres silencieux
Les données elles-mêmes résistent aux caricatures. Dans la région du Littoral, sept députés sur dix-neuf sont allogènes. Six mairies sur trente-quatre sont dirigées par des non-originaires. Trop pour les uns, trop peu pour les autres. Dans ce flou statistique, les discours s'engouffrent.
Ce qui irrite le plus les observateurs, c'est la cible constante du discours d'Elimbi Lobè : les Bamilékés, communauté qui a massivement migré vers Douala au fil des décennies. Il les accuse d'un « ostracisme » envers les peuples sawa, cite des épisodes historiques contestés pour les charger symboliquement, et va jusqu'à leur enjoindre d'aller « se faire élire chez eux ». Ces sorties lui ont valu plusieurs plaintes pour apologie du tribalisme et incitation à la haine que la justice ne semble pas pressée d'instruire.
Yaoundé : l'embarrassant silence
C'est peut-être là que le mystère est le plus épais. Ni le ministre de la Communication René Emmanuel Sadi, ni le président de la Commission pour le bilinguisme Peter Mafany Musonge, ni le tout-puissant ministre de l'Administration territoriale Paul Atanga Nji n'ont jugé utile de répondre publiquement. Un membre du gouvernement, Jean de Dieu Momo, pose même à ses côtés sur une photo partagée sur les réseaux sociaux. Le Premier ministre Joseph Dion Ngute, lui, a fait supprimer une photo similaire après un tollé en ligne.
Pendant ce temps, la télévision nationale diffuse des spots sur le vivre-ensemble avant son journal du soir. Le contraste est saisissant.
Ce silence n'est pas anodin. Il trahit un embarras profond face à une question que l'État camerounais n'a jamais su résoudre : celle de la superposition entre autorité nationale et tradition communautaire, héritage direct de la colonisation. « Tant que le mal n'est pas soigné à la racine, on perdra inutilement de l'énergie », juge le député Cabral Libii, auteur d'un manifeste sur les communautés. Selon lui, le vrai problème tient à la confusion entretenue entre chefs traditionnels et auxiliaires de l'administration.
Portrait d'un frustré, ou d'un stratège ?
Pour comprendre Elimbi Lobè, il faut remonter à ses années au Social Democratic Front. Il y militait déjà pour fédérer les originaires du Littoral face aux élus allogènes du parti. Deux fois devancé pour la tête de la circonscription de Douala 5e d'abord par l'Anglophone Edward Nkembeng, ensuite par Jean-Michel Nintcheu , il finit par claquer la porte en 2016 après une élection interne qu'il juge frauduleuse.
« Il a très mal vécu ses échecs successifs au SDF, confie Carlos Ngoualem, son ancien camarade. Ça a créé en lui une frustration et une aigreur vis-à-vis des allogènes. » Depuis, son discours, jadis plus modéré, a opéré un virage radical. Et son audience, elle, n'a fait que croître.
2026 : la vraie épreuve
Reste la question centrale : ses idées trouveront-elles des votes ? Les législatives approchent. Le terrain identitaire est fertile mais instable. Et le Cameroun, qui a déjà payé le prix fort de ses fractures non résolues, observe avec une inquiétude croissante ce que l'inaction des pouvoirs publics pourrait laisser grandir.
Abel Elimbi Lobè, lui, promet de faire bouger les lignes. L'Histoire dira si ses compatriotes du Littoral lui en ont donné les moyens.
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