Analyse critique du sens de la fête nationale au Cameroun :: CAMEROON
© Correspondance : Par Kakdeu Louis-Marie | 18 May 2026 05:35:44 | 2184La fête nationale dans l’essentiel des pays au monde est célébrée soit le jour de l’indépendance ou le jour de la libération. Mais, le cas du Cameroun est complexe.
L’on ne commémore pas les jours de l’indépendance (1er janvier 1960 et/ou 1er octobre 1961). On commémore le 11 février 1961, jour du référendum ayant rendu possible la création de la République fédérale (Réunification du Cameroun) qui n’existe plus et le 20 mai 1972, jour du référendum ayant rendu possible la création de la République unie qui n’existe plus aussi. On ne commémore pas le 4 février 1984, date du retour à l'appellation « République du Cameroun » qui existe pourtant. La question est donc de savoir quel est le sens de la fête nationale au Cameroun.
Comment peut-on commémorer à la fois l’Etat fédéral et l’Etat unitaire ? Cette réflexion vise à identifier les dynamiques politiques qui fragilisent les fondements de l’unité nationale au Cameroun et à formuler des recommandations opérationnelles à l'intention des décideurs publics, de la société civile et des partenaires au développement.
Une unité nationale sur le papier ?
L’on peut se demander comment est-ce que l’unité nationale célébrée le 20 mai est matérialisée dans la politique camerounaise. La question est de savoir si les intentions politiques sont sincères ou s’il y a marché de dupes. Est-ce que les deux entités qui se sont unies sont traitées équitablement ou alors, est-ce qu’il y a eu phagocytage à travers le temps ? Si oui, pourquoi continuer à célébrer le 11 février et le 20 mai si la République a tourné la page de la Réunification (République fédérale) et de l’Unification (République Unie) ?
Analysons ensemble l’implémentation de l’unification nationale dans la politique camerounaise de 1972 à 2019 : Il y a eu maintien des deux sous-systèmes (anglophone et francophone) même si l’on tente toujours à harmoniser, création d'institutions nationales (armée intégrée, universités bilingues, fonction publique unifiée), attribution du poste de Président de l’Assemblée Nationale (successeur constitutionnel) jusqu’en 1992 et de Premier ministre depuis 1994 à un anglophone, et neutralisation relative des velléités sécessionnistes. La politique de l'« équilibre régional » dans les nominations a, pendant un temps, joué un rôle d'amortisseur des tensions intercommunautaires. Depuis la tenue du Grand Dialogue National en 2019, l’avancée majeure a été l’attribution d’un statut spécial aux régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. L’on a noté aussi la création d'une Section de la Common Law à la Cour Suprême et à l’ENAM, et la traduction des textes de lois fondamentaux dans une culture juridique anglophone.
Toutefois, l'ouverture démocratique et la libéralisation de l'espace public ont révélé des fractures profondes longtemps contenues. La crise anglophone, qui éclate à partir de 2016 et se transforme en conflit armé dès 2017, constitue l'épreuve la plus sévère jamais subie par l'unité nationale depuis l'indépendance.
Les dangers qui guettent la cohésion sociale
1 La Crise Anglophone : Une Fracture Identitaire Profonde
La crise dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest est la manifestation la plus aiguë des tensions unitaires. Née de revendications légitimes des enseignants et avocats anglophones marginalisés, elle a dégénéré en insurrection armée. Depuis 2017, plus de 6 000 morts, 700 000 déplacés internes et des milliers de villages incendiés témoignent de l'ampleur du drame. La rhétorique sécessionniste de l'Ambazonie a gagné en audience, fragilisant le contrat social fondateur de 1972.
2 Les Inégalités de Développement et le Sentiment d'Exclusion
Les disparités régionales demeurent criantes. Le Grand Nord (Adamaoua, Nord, Extrême-Nord) affiche des indicateurs de développement humain parmi les plus bas du continent, tandis que les régions du Centre et du Littoral concentrent les investissements publics et les opportunités économiques. Ce déséquilibre nourrit un sentiment d'injustice structurelle et alimente les discours identitaires. La corrélation entre pauvreté, marginalisation et radicalisation, illustrée par la menace persistante de Boko Haram dans l'Extrême-Nord, constitue un risque systémique.
3 Le Tribalisme Politique et l'Instrumentalisation Ethnique
L'appartenance ethnique reste un déterminant majeur des loyautés politiques et des pratiques administratives. Le clientélisme ethno-régional, la perception que le pouvoir est « capturé » par certains groupes et la mobilisation tribale lors des scrutins électoraux sapent les fondements d'une citoyenneté républicaine commune. Les réseaux sociaux amplifient ces dynamiques, permettant la diffusion virale de discours haineux interethniques.
4 La Menace Djihadiste et l'Instabilité aux Frontières
Boko Haram et ses avatars continuent d'ensanglanter le bassin du Lac Tchad, tandis que l'instabilité en République Centrafricaine alimente les flux d'armes et de réfugiés. Ces crises sécuritaires exogènes testent la capacité de l'État à protéger l'ensemble de ses citoyens et créent des poches de non-droit qui fragilisent l'autorité nationale.
5 La Fracture Générationnelle et la Désaffection Civique
Une jeunesse camerounaise, majoritairement urbaine, connectée et désenchantée, exprime une défiance croissante envers les institutions. Le chômage des jeunes (estimé à plus de 35%), la perception d'une gouvernance opaque et corrompue, et l'absence de perspectives constituent un terreau fertile pour les extrémismes de toute nature et pour l'émigration des élites, appauvrissant le capital humain national.
Recommandation
L'unité nationale camerounaise, consacrée en 1972, est une conquête fragile qui exige un investissement politique, institutionnel et citoyen permanent. L'heure n'est plus aux commémorations symboliques mais à l'action réformatrice courageuse. Ignorer les fractures anglophones, les inégalités régionales et la désaffection des jeunes, c'est exposer le Cameroun à un délitement dont les conséquences dépasseront largement ses frontières.
La cohésion sociale n'est pas un état acquis ; elle est un processus vivant, nourri par la justice, l'inclusion et la reconnaissance mutuelle. Le Cameroun dispose des ressources humaines, culturelles et naturelles pour relever ce défi. Ce qu'il lui faut désormais, c'est la volonté politique d'engager résolument les réformes structurelles (impopulaires) qui transformeront l'idéal d'unité nationale en réalité partagée par chacun de ses citoyens.
RECOMMANDATION PRIORITAIRE : La résolution durable de la crise anglophone constitue le préalable indispensable à toute stratégie crédible de consolidation de l'unité nationale. Un cessez-le-feu négocié, suivi d'un dialogue politique inclusif assorti de garanties constitutionnelles, doit être la priorité absolue du gouvernement pour 2026.
Louis-Marie KAKDEU, MPA, PhD & HDR
Deuxième Vice-Président National SDF
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