AFRIQUE :: Littérature africaine: Relecture d’une analyse du professeur Pierre Fandio
© Correspondance : Morgane Oko | 27 Jun 2025 10:12:04 | 5504La littérature, à quoi bon ? Cette question n’en est pas une, à proprement parler ; ce n’est pas une question du genre qui appelle une réponse. A quoi bon : à quoi cela sert-il, l’on peut s’en passer, l’on peut vivre sans. Et c’est peut-être l’avis de nombreux africains pour ce qui est de la littérature, y compris pour certains qui ont fait des études, « le long crayon », comme on dit, et qui une fois sortis du cursus académique, une fois obtenus leurs diplômes, ne ressentent plus l’envie de lire un livre, comme on a envie de boire une bière, de regarder un match de foot à la télé. Pour certaines dames ex-étudiantes en ceci ou cela, entre un bon roman et une série à l’eau de rose sur Telenovela, il n’y a pas match, on préfère de loin les images aux écritures. C’est moins pénible. Mais sommes-nous seulement conscients des enjeux, des avantages intellectuels mais aussi économiques que nous laissons s’échapper par notre manque d’attention envers les livres, nous jeunes pays africains ?
Le professeur Pierre Fandio pense que nous avons grand intérêt à nous montrer voraces lorsqu’il s’agit de la lecture. Nous devons tout avaler, les bons et les mauvais livres. Dans une interview intitulée 2010-2020 : Dix ans de littérature africaine, Pierre Fandio soutient que si l’on avait été curieux lecteurs, nous aurions peut-être été mieux préparés à la situation que nous vivons actuellement dans le NOSO, parce que nous l’aurions vue venir (dans les mauvais livres justement). Publiée en 2020, l’interview affiche plus de dix mille vues au compteur et peut encore être consultée sur la toile. Lisons cet extrait : « Il y a une dizaine d’années, je constatais, en interrogeant la socialité de la littérature camerounaise d’expression anglaise, que des origines jusqu’au tournant des années 2000, plus de 75% de la production était le fait d’éditeurs de fortune. Je faisais le lien entre ce fait et un certain nombre de « problèmes » de ce segment du champ culturel national dont la maîtrise même du code linguistique (l’anglais) par des écrivains, n’était pas des moindres. En questionnant l’implication socio-pragmatique d’un certain nombre de ces textes, je relevais comment, sur le plan idéologique, l’extrémisme exalté par une franche abondamment glosée (notamment à l’université) de ladite production avait inscrit l’insurrection sanglante non comme une simple possibilité, mais comme une probabilité voire une option très sérieuse, pour « la » solution d’un mal-être identifié. Peut-être si l’on avait « lu » un certain nombre de ces livres bricolés à la va-vite, dans l’arrière-boutique d’une imprimerie clandestine et en marge des exigences minimales en la matière (qualité technique déplorable, ISBN, date d’édition introuvables, etc.), peut-être que la situation que vit le pays depuis 2016 serait arrivée autrement... »
Sur le plan économique, le savons-nous seulement, la littérature, bien exploitée et bien organisée, peut générer des richesses dans un pays, contribuer à résorber le chômage, créer de la plus-value, de bons salaires. Oui, les livres, cette nourriture de l’esprit peut aussi mettre du pain sur la table. Ces chiffres relevés par le professeur Pierre Fandio dans l’interview suscitée pourraient surprendre les sceptiques : « En 2014-2015, l’industrie culturelle dont relève le secteur dont nous parlons était le troisième employeur européen, générant 4,2% du PIB européen. 90% de la création de valeur provenait du secteur privé alors que le secteur [culturel] a continué à voir le nombre de ses emplois croître de 0,7% pendant les années de crise (de 2008 à 2012). Or, pendant cette période, l’Union européenne dans son ensemble perdait des emplois au même rythme, dans l’ensemble des secteurs. » A cela, pourrait-on peut-être ajouter dans le sillage du professeur Fandio que là-bas, sous d’autres cieux, on trouve des écrivains richissimes, qui ont fait fortune à l’encre de leur plume, pour ne pas dire à la sueur de leur front. Il fut d'ailleurs une année où la romancière J.K. Rowling etait citée comme la femme la plus riche d'Angleterre (devant la reine!).
Quelles solutions faut-il adopter et implémenter pour une littérature qui gagne, qui rapporte, qui crée de la richesse mais aussi du soft power et de la bonne publicité pour un pays ? Pierre Fandio s’exprime de long en large sur cette question dans l’interview que nous vous recommandons vivement. Sur comment susciter des lecteurs, de bons auteurs, des éditeurs professionnels, des diffuseurs ; comment assainir toute la chaîne de production, booster la promotion d’un ouvrage auprès du public. Car le tout n’est pas de publier un livre, il faut le faire connaître du public, l’amener vers lui. C’est la défaillance de ce maillon qui fait que des ouvrages pourtant de bonne qualité naissent et meurent dans l’oubli. On a vu le cas notoire des livres du poète Merhoye Laoumaye, nouvelliste et romancier entre autres, qui commencent à peine d’émerger de l’inconnu, grâce à une distinction littéraire qui l’a récemment porté au-devant de la scène (avec en sus la croix de Chevalier de l'ordre national de la valeur dont il a été décoré le 20 mai dernier). Le Laurier-Vers en l’occurrence a été décerné à l’auteur par le collectif Reading is so Bookul pour rendre hommage à ses qualités de poète. Piqués de curiosité, certains lecteurs et lectrices comme moi ont été surpris de voir que les ouvrages de cet écrivain étaient restés dans l’ombre plus d’une décennie après leur date de publication. Mais encore, combien n'avons-nous pas été émerveillés, il y a quelques années, de voir que des universitaires camerounais écrivaient aussi en espagnol, lorsque le Grand prix de la Recherche du GPAL 2017 fut décerné aux professeurs Ebenezer Bille et George Moukouti, co-auteurs de leur chef-d'œuvre intitulé HispanoAmerica: visión contemporánea. Quel dommage c'eût été qu'une si belle création tombât dans l'indifférence totale. C'est indéniable, le professeur Fandio a raison, il y a fort à faire dans le secteur littéraire pour améliorer les choses en Afrique. Vivement que ses esquisses de solutions soient consultées et considérées par les instances compétentes.
Lire l’interview du professeur Fandio en intégralité sur ce lien
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