Vols suspendus : le Cameroun devient-il un marché à risque ? :: CAMEROON
© Camer.be : Toto Jacques | 20 Jun 2026 11:42:53 | 2844Après Royal Air Maroc en mai, Kenya Airways claque la porte du Cameroun en juin 2026 : deux hubs stratégiques s'effondrent, plongeant le pays dans une crise du transport aérien aux lourdes conséquences économiques et sociales.
Le 19 juin 2026 restera une date noire dans les annales du transport aérien camerounais.
Ce jour-là, sans tambour ni trompette, Kenya Airways a rendu son dernier tablier. Le Boeing 737 qui reliait Nairobi à Douala pour la dernière fois a décollé dans un silence assourdissant. À son bord, des passagers hagards, des regards inquiets, des voyageurs qui savaient déjà qu'ils venaient de vivre un moment historique. Et pas du bon côté de l'histoire.
Deux mois plus tôt, c'était Royal Air Maroc qui annonçait, elle aussi, suspendre ses liaisons vers Douala et Yaoundé. Deux compagnies. Deux hubs. Une seule vérité : le Cameroun se retrouve désormais à la croisée des chemins.
Pour les voyageurs camerounais, c'est un cauchemar logistique. Pour les économies locales, un coup de frein brutal. Pour les autorités, une question existentielle : notre ciel est-il devenu hostile aux compagnies étrangères ?
Et pendant que les passagers cherchent désespérément des alternatives sur leurs smartphones, une interrogation plus profonde émerge : cette double suspension n'est-elle que le début d'une tendance lourde, celle du désengagement progressif des grandes compagnies africaines du marché camerounais ?
Contexte : un ciel camerounais qui se vide à vitesse grand V
C'était écrit, peut-être. Depuis plusieurs mois, les signaux d'alarme s'accumulaient. La hausse vertigineuse des prix du carburant, la pression concurrentielle sur les lignes africaines, les exigences croissantes des actionnaires... Les compagnies aériennes, comme toutes les entreprises, font des choix. Et leurs choix, parfois, se font au détriment des pays qui peinent à rester attractifs.
Le 19 juin 2026, Kenya Airways a donc pris une décision qui, pour beaucoup d'observateurs, était prévisible : la suspension de sa liaison passagers entre Nairobi et Douala. Officiellement, une simple restructuration du réseau. Officieusement, un désengagement qui sonne comme une défiance.
Cette annonce fait écho à celle de Royal Air Maroc, le 18 mai 2026, qui avait déjà annoncé la suspension temporaire de ses routes vers Douala et Yaoundé, invoquant des coûts opérationnels trop élevés face à une demande en berne.
Deux compagnies. Deux suspensions. Deux coups de massue. Et un constat qui commence à s'imposer : le Cameroun, autrefois hub régional incontournable, est en train de perdre son statut.
Faits et chronologie : un calendrier implacable
- 18 mai 2026 : Royal Air Maroc annonce la suspension temporaire des liaisons Casablanca-Douala et Casablanca-Yaoundé. Raison invoquée : hausse des coûts du carburant et baisse de la demande.
- 19 juin 2026 : Kenya Airways suspend sa liaison Nairobi-Douala. Motif : restructuration du réseau. Aucune date de reprise n'est communiquée.
Entre ces deux dates, aucune annonce gouvernementale, aucune mesure d'urgence, aucun plan de relance. Rien.
L'absence de communication des autorités camerounaises sur ce dossier interpelle. "On a l'impression que le gouvernement regarde passer les avions, sans rien faire", confie un agent de voyage basé à Douala, qui préfère garder l'anonymat.
Pourquoi les compagnies quittent-elles le Cameroun ?
Si l'on gratte la surface, plusieurs facteurs expliquent cette double désertion :
1. Les coûts opérationnels explosent
Le kérosène, qui représentait environ 25% des charges d'une compagnie en 2020, en pèse désormais près de 40%. Les taxes aéroportuaires camerounaises, parmi les plus élevées d'Afrique centrale, ne jouent pas en faveur de l'attractivité du pays. Les compagnies préfèrent concentrer leurs flottes sur des destinations plus rentables.
2. La demande est en baisse
Les flux d'affaires entre le Cameroun et l'Afrique de l'Est ne sont pas aussi soutenus qu'espérés. Les destinations européennes et asiatiques, accessibles via Nairobi, peinent à justifier le maintien de la ligne.
3. Le jeu des hubs
Casablanca et Nairobi sont des hubs stratégiques pour leurs compagnies respectives. En retirant Douala et Yaoundé de leurs cartes, elles optimisent leurs réseaux au détriment de la desserte camerounaise. Une logique économique impitoyable.
4. Le Cameroun ne fait pas le poids face à la concurrence régionale
Le Nigeria, le Ghana, l'Éthiopie offrent des conditions plus favorables et des marchés plus vastes. Les compagnies arbitrent, et le Cameroun perd.
Conséquences : un impact multiple pour le pays
Pour les voyageurs : l'isolement guette
La suspension des vols de Kenya Airways et de Royal Air Maroc signifie pour les Camerounais une réduction drastique de leurs options de voyage.
- Nairobi était une porte d'entrée vers l'Afrique de l'Est, l'Asie du Sud-Est, et l'Océanie.
- Casablanca était la passerelle vers l'Europe du Nord, l'Amérique du Nord et le Maghreb.
Sans ces deux hubs, les Camerounais doivent désormais transiter par Addis-Abeba (Ethiopian Airlines), Paris (Air France) ou Bruxelles (Brussels Airlines), avec des coûts supplémentaires et des temps de trajet allongés.
Le témoignage d'un passager :
"J'ai dû annuler un voyage professionnel à Singapour. Le seul vol disponible passait par trois escales et coûtait 40% plus cher qu'avant. C'est un désastre pour mon entreprise."
Pour l'économie : un coup dur
Le transport aérien est un vecteur essentiel de l'activité économique. Moins de vols signifie moins de touristes, moins d'hommes d'affaires, moins de flux commerciaux. Les secteurs de l'hôtellerie, du transport terrestre, de la logistique pâtissent directement de cette désaffection.
Pour l'image du pays : une réputation ternie
Au-delà des chiffres, c'est l'image du Cameroun qui est en jeu. Un pays qui perd ses liaisons aériennes internationales envoie un signal négatif aux investisseurs. Pourquoi investir dans un pays difficilement accessible ?
Le Cameroun face à la nécessité d'une réforme
Cette crise met en lumière l'urgence d'une politique de transport aérien cohérente pour le Cameroun.
Les enjeux sont nombreux :
- Réduire les taxes aéroportuaires pour attirer les compagnies
- Améliorer les infrastructures pour offrir des conditions d'accueil de qualité
- Négocier des accords de ciel ouvert avec les pays voisins
- Soutenir la compagnie nationale, Camair-Co, pour qu'elle puisse assurer une partie de la desserte
- Diversifier les partenariats aériens pour ne pas dépendre d'une poignée de compagnies
Perspective future : un ciel à reconquérir
La situation actuelle n'est pas irréversible. Mais elle exige une prise de conscience rapide.
Dans les prochains mois, plusieurs questions se poseront :
- D'autres compagnies suivront-elles le même chemin ? Ethiopian Airlines, Turkish Airlines, Emirates, Air France... Leur présence au Cameroun est-elle menacée ?
- Les autorités camerounaises vont-elles réagir ? Un plan d'urgence est-il en préparation ?
- Les suspensions sont-elles vraiment temporaires ? Pour Royal Air Maroc, la date de reprise n'a pas été communiquée. Pour Kenya Airways, le flou est total.
Une chose est sûre : le Cameroun doit impérativement se remettre en question. Le transport aérien est un marqueur de développement. Le pays ne peut pas se permettre d'être marginalisé dans le ciel africain.
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