CAMEROUN :: Au pays du « Kitoko » :: CAMEROON
© Mutations : Georges Alain Boyomo | 27 Sep 2016 11:51:01 | 6061Le Cameroun n’est pas le pays de Cocagne, où coule en abondance le lait et le miel. La nature ne l’a pas voulu. En revanche, dame nature, avec la complicité ou la passivité du gouvernement, a bien voulu que notre pays soit celui du «Kitoko», du «Fighter», du «King Arthur» et du «Lion d’or». Il ne s’agit pas des sobriquets de boxeurs ou de catcheurs, mais des marques de whisky en sachet qui coûtent 100 ou 50 FCFA, moins du prix d’une baguette de pain, et que de nombreux Camerounais consomment à gorge que veux-tu, le plus souvent dans la rue.
D’après les spécialistes, le whisky en sachet contient un taux d’alcool élevé, compris entre 43 et 45%. Sa consommation abusive a généralement des conséquences néfastes sur le foie et le système nerveux de ses adeptes. Plus grave, du fait de son processus de distillation qui n’arrive pas souvent à terme, le whisky en sachet contient une substance nocive appelée méthanol. Convaincus d’entrer sans effraction au sein de l’élite camerounaise, qui raffole du whisky, les consommateurs de ce breuvage finissent donc par en payer, hélas, le juste prix. Idem pour la société, qui perd des forces productrices et s’expose à des troubles à l’ordre public.
C’est sous ce rapport qu’il y a deux ans, le 12 septembre 2014, le gouvernement a signé un arrêté interdisant la commercialisation de cette «eau de feu». Aux entreprises spécialisées dans la production du «Kitoko» et consorts, les pouvoirs publics ont accordé un moratoire de deux ans pour écouler les stocks de liqueurs déjà produits et, à terme, recadrer leurs activités.
Deux ans plus tard, l’on est au regret de constater que rien ou presque n’a bougé. D’après les chiffres du ministère de l’Industrie, des mines et du Développement technologique (Minimidt), 80% d’entreprises ont migré du conditionnement en sachet à celui de bouteilles en verre ou en polyéthylène dur, mais le whisky en sachet continue à se vendre dans la rue, au vu et au su de tout le monde. Au terme d’une concertation tenue le 12 septembre 2016 (date-butoir) à Yaoundé, trois ministres Minimidt, Minsanté et Mincommerce) ont réussi l’exploit de ne pas trancher sur la question de l’interdiction et de refiler la patate chaude au Premier ministre. Sur les délais de prise de décision, motus et bouche cousue. Les enjeux financiers de la science-fiction qui se joue autour du whisky en sachet étant importants et les acteurs n’étant pas des enfants de chœur, le Pm, Philemon Yang, va, au minimum, requérir l’avis du président de la République pour se prononcer sur cette affaire.
Dans l’intervalle, beaucoup de consommateurs auront déjà signé leur «arrêt de mort» en se délectant encore plus goulûment et frénétiquement du «Kitoko». Au demeurant, il est loisible d’oser des interrogations : Pourquoi le gouvernement tergiverse-t-il autant sur une question de santé publique, sur une question de vie ou de mort ? Faut-il absolument mobiliser le chef de l’état ou le Premier ministre pour interdire la vente du whisky en sachet, deux après avoir signé l’arrêté y relatif ?
Ces deux têtes de l’exécutif ne sont-elles pas déjà assez occupées par des tâches, plus stratégiques et régaliennes, pour grappiller sur leur temps, a priori si précieux ? Outre la préservation des rentes découlant de la vente du whisky en sachet et la sauvegarde (proclamée) des entreprises exerçant dans le secteur, la posture du pouvoir n’est-elle pas liée à sa volonté de laisser circuler un produit qui neutralise la conscience citoyenne et égare le peuple de la réflexion sur des questions politiques cruciales ? Un citoyen éclairé est plus enclin à demander des comptes à son gouvernement. Ce qui n’est pas le cas pour un Camerounais qui se shoote au «Kitoko». Et si c’était là la clé de l’affaire.
N’oublions pas l’histoire de ces empereurs qui offraient du pain et des jeux pour endormir le peuple. Entre le Cameroun et la Rome antique, il n’y a qu’un pas.
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