CAMEROUN :: L'IDENTITÉ NATIONALE EN QUESTION :: CAMEROON
© Correspondance : Tiriane Balbine Nadege | 20 Jul 2026 10:45:11 | 963Ce que le Cameroun ne sait pas faire de ses peuples-Engelbert Mveng, les Bamiléké et la grande question de l'identité nationale
I. Un appel depuis Douala qui mérite qu'on s'y arrête
Il y a quelques jours, le Maire de la Ville de Douala a lancé un appel solennel aux investisseurs bamiléké pour bâtir ensemble la capitale économique du Cameroun.
Ce geste dit quelque chose d'important : il existe dans ce pays des communautés dont l'énergie productive est extraordinaire, et cette énergie est une ressource nationale que l'État n'a jamais su mobiliser.
Mais cet appel dit aussi, involontairement, l'ampleur du problème. Si c'est le maire d'une ville qui doit convoquer ponctuellement ces forces vives, c'est que quelque chose d'essentiel manque en haut : une politique publique capable de capter, d'orienter et de valoriser ce que chaque communauté de ce pays porte en elle.
Cette tribune est une invitation à nommer ce manque avec les chiffres, les exemples et la franchise que la situation exige.
II. Le Révérend Père Engelbert Mveng avait tout dit et personne n'a écouté
Le père Engelbert Mveng, l'un des plus grands intellectuels africains du XXe siècle, a consacré des pages remarquables à l'analyse de la civilisation bamiléké. Il y reconnaissait un dynamisme exceptionnel tout en formulant une mise en garde capitale.
Ce dynamisme a « quelque chose de pervers, quelque chose d'excessif, qui aliène. »
Mveng observait que les Bamiléké consacrent très peu de temps au loisir. En dehors des funérailles et des veillées au coin du feu, il n'existe quasiment aucun espace de détente identifiable dans le rythme de vie ordinaire. Et il concluait :
« De la mesure, n'est-ce pas ? Il en faut en toute chose. »
Mais Mveng observait aussi que l'ostracisme dont les Bamiléké sont victimes concourt
« paradoxalement à accroître leur potentiel d'énergie et d'ingéniosité». La pression extérieure, la marginalisation, les portes administratives fermées fonctionnent comme un carburant. Ce n'est pas une justification de cet ostracisme. C'est un constat amer et une question terrifiante sur ce que ces mêmes personnes produiraient si on leur ouvrait vraiment les portes.
Ces observations ont été formulées il y a des décennies.
Le Cameroun a laissé Mveng parler dans le vide sans politique publique, sans cartographie des dynamiques communautaires, sans programme de valorisation. Le silence institutionnel face à cette lucidité est déjà, en soi, un aveu.
III. Ce que le monde sait faire de ses communautés et ce que ça rapporte
Avant de parler du Cameroun, regardons ailleurs. Parce que la question n'est pas théorique. Elle a des réponses. Et ces réponses ont des chiffres.
SINGAPOUR (1965→) Poudrière ethnique :
- Chinois (75%),
- Malais (15%),
- Indiens (8%).
Chômage 14%. PIB/hab : 516 USD. Expulsé de Malaisie pour ses tensions ethniques.
- Politique de mérite multiracial : chaque communauté préserve sa langue et sa culture, mais accède également à l'emploi, l'éducation, les marchés publics.
- PIB/hab × 180 en 60 ans : de 516 USD (1965) à 93 000 USD (2025).
Auj. 2e PIB/hab mondial.
1 habitant sur 25 est millionnaire. Leçon : valoriser toutes les communautés multiplie la richesse nationale par un facteur inconnu de toute autre politique.
MALAISIE (1970→)
— Même point de départ que Singapour en 1965. → Politique Bumiputera (1970) : discrimination positive en faveur des Malais, exclusion des Chinois et Indiens des marchés publics.
-PIB/hab 2025 : 13 000 USD soit 7x moins que Singapour. Coût estimé : 1 à 2 points de croissance perdus par an depuis 50 ans.
Leçon : exclure une communauté productive coûte plus qu'on ne le croit.
RWANDA (2000→)
— Pays sorti du génocide (800 000 morts, 1994). PIB/hab : 220 USD.
-Suppression des identités ethniques légales, valorisation des pratiques communautaires (ubudehe, umuganda), Plan national inclusif Vision 2020 puis 2050.
-PIB/hab × 6 depuis 2000 (220→1 350 USD).
Croissance +8,4%/an en moyenne. Leçon : un pays peut transformer le pire traumatisme ethnique en force de développement.
NIGERIA : Les Igbo (1967→)
- Communauté entrepreneuriale comparable aux Bamiléké (~15% de la population). Après la guerre du Biafra : confiscation des avoirs, exclusion systématique des postes fédéraux.
-PIB/hab de 2 200 USD seulement (2024) malgré le pétrole. Sous-intégration des Igbo estimée à 2-3% de croissance perdue par an.
Leçon : punir une communauté entrepreneuriale ne l'affaiblit pas, elle rebondit ailleurs. C'est l'État qui s'appauvrit.
MAROC : Plan Vert (2008→)
— Communautés rurales amazighes et arabes marginalisées économiquement.
-Investissement ciblé de 150 milliards de dirhams sur 12 ans, intégration dans les filières d'exportation, coopératives.
-PIB agricole +5,25%/an sur 10 ans, revenus agriculteurs +66%, 350 000 emplois créés.
Leçon : investir dans une communauté marginalisée rapporte plus que les industries extractives classiques.
BÉNIN : Modèle CNRS/AMSE
- Étude économétrique sur 41 États africains (Gaspart & Pecher, 2019). Simulation : inclusion d'un groupe ethnique supplémentaire dans la coalition au pouvoir.
-En contexte démocratique : +13% de PIB au bout de 10 ans. En contexte autoritaire : seulement +2%.
Leçon : la démocratie est le multiplicateur économique de l'inclusion.
Sources : Trésor français, Banque mondiale (2024-2025), Gaspart & Pecher, Journal of African Economies 2019, Plan Maroc Vert bilan 2008-2018, données INS Cameroun.
Ce que le tableau dit :
Il ne dit pas que toutes les politiques d'inclusion réussissent. Il dit que toutes les politiques d'exclusion échouent toujours, partout, à un coût documenté. Le cas malaisien est le plus éclairant : la Malaisie et Singapour partaient du même point; l'une a exclu, l'autre a intégré. Résultat aujourd'hui : 13 000 USD de PIB/hab contre 93 000 USD.
Le cas nigérian frappe et est plus proche de nous. Les Igbo sont aux Nigérians ce que les Bamiléké sont aux Camerounais. Ce n'est pas la communauté qui s'est appauvrie : c'est l'État.
IV. Ce que le Cameroun perd : les ordres de grandeur
Le PIB du Cameroun s'établit à environ 47000 milliards de FCFA en 2024 (FMI/BAD). Le pays représente 43% du PIB de la CEMAC. Sa croissance stagne autour de 3,6%. L'IDH le classe 151e sur 193.
L'étude Gaspart & Pecher (2019) chiffre le gain à +13% de PIB sur 10 ans en contexte démocratique, pour la simple inclusion d'un groupe ethnique supplémentaire dans la gouvernance. Appliqué au PIB camerounais, ce différentiel représente plus de 6 000 milliards de FCFA de richesse nationale supplémentaire sur dix ans, l'équivalent de sept budgets annuels du ministère des Travaux publics.
Ce n'est pas de l'idéologie. C'est de l'arithmétique.
V. La bamiphobie comme politique inavouée
Il existe au Cameroun quelque chose qui ressemble à un tribalisme anti-bamiléké assumé, toléré, et dans certaines de ses manifestations encouragé jusqu'aux plus hauts niveaux de l'État.
Il est révélateur de mesurer la différence de traitement selon le profil du Bamiléké qui se présente à la vie politique nationale. Des candidats comme Jean Njeunga ou Jean de Dieu Momo suscitaient des moqueries plus que de l'indignation leurs maladresses divertissaient.
Puis Maurice Kamto est arrivé, Professeur de droit international, artisan de la victoire juridique du Cameroun sur le Nigeria à propos de Bakassi. Dès lors, le ton a changé du tout au tout, avec un rappel obsessionnel de ses origines bamiléké sur les plateaux et réseaux sociaux, en toute impunité.
Achille Mbembe a nommé la chose sans détour, évoquant la phobie des Bamilékés comme une
« technologie de pouvoir». En février 2025, un appel explicite au génocide des Bamiléké a même circulé sur TikTok sans réaction notable des autorités.
Le Mouvement pour la Renaissance du Cameroun et Maurice Kamto illustrent ce mécanisme : qui mobilise les Bamiléké devient suspect.
VI. La vraie question : qu'est-ce qu'être Camerounais ?
Deux conceptions s'affrontent sans jamais se nommer clairement. La première : renoncer à ses singularités au profit d'une identité minimale définie par ceux qui détiennent le pouvoir. La seconde : être la combinaison vivante de toutes nos singularités : Bamiléké, Beti, Bassa, Haoussa, Batanga, Sawa, Baka, Fulbé et tant d'autres.
Singapour a choisi la seconde. La Malaisie a choisi la première. Je plaide pour que le Parlement issu des prochaines élections législatives inscrive cette question à son agenda non pour rouvrir des blessures, mais pour fonder enfin le Cameroun sur ce qu'il est réellement : un pays de peuples.
VII. Ce que le MRC portera à l'Assemblée
Le projet de société du MRC repose sur la reconnaissance pleine et entière de toutes ses composantes humaines, pas une reconnaissance clientéliste, mais institutionnelle, juridique, économique et culturelle. Cela signifie une cartographie nationale des dynamiques humaines, des programmes d'inclusion qui mobilisent les identités, une loi sur les langues nationales, une politique culturelle digne de ce nom.
Notre pays ne peut continuer à gaspiller ses peuples, à les pousser à bout par l'ostracisme pour ensuite s'émerveiller de leur résilience.
« De la mesure, n'est-ce pas ? Il en faut en toute chose. » Engelbert Mveng, S.J., théologien, historien et artiste camerounais (1930–1995).
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