Les Bamilékés, boucs émissaires d'un État en faillite
© Camer.be : Paul Moutila | 11 juin 2026 11:34:14 | 2688Derrière la montée du discours anti-Bamiléké et l'émergence de concepts comme « Littoraliens », une mécanique politique vieille de soixante ans : diviser pour mieux régner, pendant que les ressources du pays disparaissent dans l'ombre.
Ils sont camerounais. Ils sont nés sur ce sol. Ils paient leurs impôts, tiennent leurs commerces, élèvent leurs enfants.
Et pourtant, on les appelle « étrangers ».
Au Cameroun, des commerçants originaires de la région de l'Ouest subissent des agressions ciblées. Des discours de haine circulent librement. Des figures politiques font de la xénophobie intérieure leur fonds de commerce. Et des marches hostiles aux Bamilékés sont parfois autorisées par des autorités administratives censées les interdire.
Comment en est-on arrivé là ?
La réponse est vieille de soixante ans. Et elle commence bien avant l'indépendance.
Le legs empoisonné : quand la colonisation devient un mode de gouvernance permanent
Il existe une mécanique politique aussi ancienne que la domination elle-même. Diviser les dominés. Coopter quelques-uns. Désigner les autres comme menaces. Et laisser la tension monter jusqu'à ce qu'elle serve d'écran de fumée.
Au Cameroun, cette mécanique n'a jamais vraiment été démontée. Elle a simplement changé de mains.
À l'époque coloniale, l'administration sélectionnait des interlocuteurs au sein de certains groupes sociologiques. Cette cooptation créait l'illusion d'une représentation, sans jamais remettre en cause l'essentiel : qui détient le pouvoir, qui contrôle les ressources, qui décide de la loi et de son application sélective.
Les groupes laissés à l'écart méfiants, frustrés, concurrents entre eux devenaient les instruments involontaires de leur propre domination. Chacun voyait dans l'autre une menace, là où le véritable ennemi festoyait tranquillement en coulisses.
Ahidjo, Biya : deux régimes, une même désignation des ennemis
Depuis l'indépendance formelle de 1960, le Cameroun a connu deux présidents. Paul Biya a succédé à Ahmadou Ahidjo en 1982 et dirige le pays depuis plus de quatre décennies. Deux noms, un seul système.
Et ce système a besoin d'ennemis.
Deux groupes ont été, historiquement et systématiquement, placés dans ce rôle : les Bamilékés, originaires des hauts plateaux de l'Ouest, réputés pour leur dynamisme économique et leur cohésion communautaire ; et les Anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, dont la marginalisation a fini par engendrer une guerre civile toujours en cours.
Ces désignations ne sont pas accidentelles. Elles répondent à une logique de contrôle. Toute communauté trop autonome, trop organisée, trop susceptible de contester le statu quo, devient potentiellement dangereuse pour un pouvoir fondé sur l'extraction et la redistribution sélective.
La haine qui se décomplexe
Quelque chose a changé ces dernières années. Le discours anti-Bamiléké, qui existait depuis longtemps dans les marges, s'est installé dans l'espace public avec une audace nouvelle.
Des commerçants originaires de l'Ouest sont agressés dans d'autres régions du pays. Des figures politiques font ouvertement de la xénophobie envers ce groupe leur cheval de bataille électoral. Et des concepts comme celui de « Littoraliens » terme désignant une revendication d'exclusivité territoriale sur la région du Littoral, au détriment des Camerounais d'autres origines qui y résident émergent et trouvent des relais médiatiques et politiques.
Ce qui était chuchoté se dit désormais à voix haute. Ce qui était marginalisé se normalise.
Certaines marches hostiles aux Bamilékés ont été, selon plusieurs témoignages et sources locales, autorisées ou tolérées par des autorités administratives qui auraient dû les interdire. Un signal inquiétant sur la complicité, au moins passive, de l'État dans cette dynamique.
La mécanique du bouc émissaire
Pourquoi maintenant ? Pourquoi cette radicalisation ?
L'explication est tristement classique. Dans une société où l'État est incapable de garantir les besoins fondamentaux : emploi, santé, éducation, sécurité la frustration cherche une cible. Et le pouvoir, plutôt que d'affronter sa propre faillite, encourage discrètement ce transfert de colère.
La haine de l'autre devient une thérapie bon marché pour ceux qui n'ont pas les moyens d'analyser leur situation. Et un outil de gestion politique pour ceux qui veulent détourner l'attention de leur propre irresponsabilité.
Cette dynamique a un effet pervers supplémentaire : elle génère un ressentiment en retour. La communauté ciblée développe une méfiance croissante envers ses persécuteurs. Les fractures s'approfondissent. La cohésion nationale déjà fragile s'érode.
« Le régime souffle sur les braises comme s'il avait du pétrole dans la bouche », résume une analyse qui circule dans les cercles de la société civile camerounaise. L'image est brutale. Elle est juste.
La déflagration annoncée
Les historiens et les politologues connaissent cette séquence. Elle s'est jouée dans d'autres pays africains, avec des conséquences tragiques. La normalisation du discours de haine. La tolérance institutionnelle face aux violences ciblées. La désignation progressive d'un groupe comme problème à résoudre.
Chaque étape franchie rend la suivante plus facile. Chaque silence officiel devient une autorisation implicite.
Le Cameroun n'est pas condamné à ce scénario. Mais les signaux d'alerte s'accumulent. Et ceux qui les voient ont la responsabilité de les nommer.
Parce que « Littoraliens », « étrangers chez eux », marches de haine tolérées tout cela n'est pas le problème. Tout cela est le symptôme. Le problème, c'est un État qui depuis soixante ans choisit la division plutôt que le développement, le contrôle plutôt que le contrat social, et l'ennemi intérieur plutôt que la responsabilité.
Et pendant que certains se battent entre eux, les ressources du pays continuent de disparaître dans des directions que personne, officiellement, ne cherche vraiment à éclairer.
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