Cameroun - Nucléaire : Tchuente à Vienne pendant que le pays s'éteint
© Camer.be : Paul Moutila | 17 Sep 2026 12:04:28 | 434Madeleine Tchuente a présenté les ambitions nucléaires civiles du Cameroun à Vienne. Pendant ce temps, les barrages ne résolvent pas la crise électrique.
Le Cameroun explore le nucléaire civil à Vienne. Mais entre Kikot à 1 620 milliards de FCFA et des délestages quotidiens, la question des priorités reste entière.
Ce que Tchuente a dit à Vienne
La scène se passe à Vienne, en Autriche, du 14 au 18 septembre. Près de 4 000 représentants de 182 pays sont réunis pour la 70e Conférence générale de l'Agence internationale de l'énergie atomique. Madeleine Tchuente conduit la délégation camerounaise.
Dans sa déclaration du 15 septembre, la ministre de la Recherche scientifique et de l'Innovation évoque une étude de faisabilité sur le nucléaire civil. Objectif affiché : souveraineté énergétique et neutralité carbone.
Elle cite aussi des avancées concrètes : la création d'une unité de mammographie à l'Hôpital général de Douala dans le cadre de l'initiative « Rayon d'Espoir » de l'AIEA, pour le dépistage du cancer du sein. Le décret n° 2026/00201 du 2 février 2026, qui encadre les activités impliquant des rayonnements ionisants, est également mentionné.
Le Cameroun participe au programme COMPASS de l'AIEA depuis 2024. Ce programme accompagne les États dans la comptabilité et le contrôle des matières nucléaires. Le Dr Augustin Simo, directeur général de l'Autorité de sûreté radiologique et de sécurité nucléaire, a confirmé en juillet que « les résultats sont satisfaisants ».
Le nucléaire civil, pour le Cameroun, n'est pas une annonce de construction de centrale. C'est une étude. Une exploration. Une mise en conformité avec les standards internationaux.
Mais pendant que Tchuente parle à Vienne, une autre réalité s'impose à Yaoundé.
Pendant ce temps, le courant ne passe pas
Le Cameroun a construit des barrages. Nachtigal, 420 MW, mis en service en 2025, alimente environ un tiers du réseau interconnecté sud. Memve'ele a ajouté 211 MW. Lom Pangar régule la Sanaga.
La capacité installée approche les 2 000 MW.
Et pourtant, les délestages continuent. Parfois tous les jours. Douala, la capitale économique, est touchée la première. Les usines perdent leur courant en premier.
Le problème, selon Nachtigal Hydro Power Company, n'est pas la production. Il est en aval. Les infrastructures de transport et de distribution sont vétustes, insuffisantes, incapables d'acheminer l'électricité produite jusqu'aux consommateurs.
Près d'un tiers du courant produit ne parvient jamais à destination, selon les données de l'organe de régulation ARSEL.
Le 1er juin 2026, la situation s'aggrave. Globeleq retire 330 MW du réseau interconnecté sud les centrales thermiques de Kribi et de Dibamba sont débranchées. Résultat immédiat : 40 % des usagers du Littoral et de l'Ouest se retrouvent sans courant.
La SOCADEL, créée le 4 mai 2026 pour remplacer Eneo, devait incarner l'espoir. Trois mois plus tard, les délestages n'ont pas reculé.
Kikot : 748 milliards d'écart, personne n'explique
Le dossier le plus embarrassant reste Kikot-Mbebe. Ce barrage de 500 MW sur la Sanaga devait être le prochain grand chantier. Il ne l'est toujours pas.
Deux chiffres circulent. Le Document de programmation économique et budgétaire 2027-2029, présenté au Parlement le 3 juillet 2026, évalue le projet et ses lignes associées à 872 milliards de FCFA.
Une correspondance adressée au ministre de l'Eau et de l'Énergie par le PCA de KHPC, Ahmat Tom, après le conseil d'administration de septembre 2025 à Paris, avance 1 620 milliards de FCFA.
L'écart : 748 milliards. Presque le double de l'estimation basse.
Aucune explication publique n'a permis, à ce jour, de réconcilier les deux montants. Les premières estimations situaient Kikot autour de 650 milliards. Le coût a presque triplé en un an. Les raisons révision technique, inflation des coûts de construction, changement de périmètre ne sont pas détaillées.
Rapporté au mégawatt installé, Kikot coûterait 1,74 milliard de FCFA par MW sur la base de 872 milliards, mais 3,24 milliards par MW avec l'estimation de 1 620 milliards. Nachtigal, pour comparaison, a coûté 1,87 milliard de FCFA par MW.
Le calendrier a lui aussi glissé. Démarrage initialement prévu en 2025, puis 2027, puis 2028. Livraison : 2030, puis 2033, puis 2032.
La question que personne ne pose
Voilà le contexte dans lequel Tchuente parle de nucléaire civil à Vienne.
Un pays qui n'arrive pas à acheminer l'électricité de ses barrages existants. Un projet de barrage dont le coût a explosé sans explication publique. Un réseau qui perd un tiers de son courant. Et une ministre qui explore, à 6 000 kilomètres de là, une technologie dont le coût se chiffre en milliards de dollars et dont la mise en service prendrait au moins une décennie.
La question n'est pas de savoir si le nucléaire civil est une bonne ou une mauvaise idée. La question est de savoir si c'est la priorité.
Le Cameroun a besoin d'électricité maintenant. Pas dans quinze ans. Les études de faisabilité sur le nucléaire ont leur utilité. Mais pendant qu'on les finance, les transformateurs grillent, les lignes tombent, les factures s'accumulent.
Contacté par téléphone, un cadre du secteur énergétique qui requiert l'anonymat résume : « On nous parle de nucléaire alors qu'on n'arrive même pas à faire fonctionner ce qu'on a. C'est comme si on achetait une Ferrari avant d'avoir une route. »
Le ministère de l'Eau et de l'Énergie n'a pas répondu à nos sollicitations avant publication.
Ce que le nucléaire civil signifie vraiment
Il faut être précis. L'étude de faisabilité sur le nucléaire civil ne signifie pas que le Cameroun construira une centrale. Elle ne signifie pas non plus que des fonds ont été détournés. Elle ne signifie pas que Madeleine Tchuente fait fausse route.
Elle signifie que le Cameroun, comme d'autres pays africains, explore une option énergétique à long terme. Le Ghana, le Kenya, le Nigeria mènent des réflexions similaires. L'AIEA accompagne les États qui le souhaitent.
Mais l'exploration a un coût. Les études, les missions, les experts, les déplacements, les mises en conformité réglementaires. Ces dépenses ne sont pas publiquement détaillées. Le budget du MINRESI pour le nucléaire civil n'est pas accessible dans les documents budgétaires consultés.
Ce que l'on sait, c'est que le programme COMPASS, auquel le Cameroun participe depuis 2024, est financé par l'AIEA et des pays partenaires. L'étude de faisabilité pourrait également bénéficier d'appuis extérieurs.
Reste une interrogation : dans un pays où le budget de l'énergie est déjà sous tension, où la dette d'Eneo se chiffre à 177 milliards de FCFA, où un projet de barrage affiche un écart de 748 milliards non expliqué, comment justifier des dépenses dans une technologie qui ne produira rien avant 2040 ?
La réponse n'est pas dans la déclaration de Vienne.
Pourquoi Madeleine Tchuente est-elle à Vienne ?
Elle conduit la délégation camerounaise à la 70e Conférence générale de l'AIEA, où elle présente les avancées du Cameroun en matière de sûreté nucléaire, de médecine et d'exploration du nucléaire civil.
Le Cameroun va-t-il construire une centrale nucléaire ?
Non. Le pays mène une étude de faisabilité. Aucune décision de construction n'a été prise. L'étude examine les conditions techniques, économiques et réglementaires d'une éventuelle option nucléaire.
Pourquoi les barrages camerounais ne résolvent-ils pas les coupures ?
Parce que le problème est en aval. Les infrastructures de transport et de distribution sont vétustes et insuffisantes. Près d'un tiers du courant produit ne parvient pas aux consommateurs.
Qu'est-ce que l'écart de 748 milliards sur Kikot ?
Deux documents officiels évaluent le barrage de Kikot-Mbebe à des montants différents : 872 milliards et 1 620 milliards de FCFA. Aucune explication publique n'a été fournie pour réconcilier les deux chiffres.
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#Cameroun #Nucléaire #Énergie #Tchuente #DélestageLire aussi
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