Cameroun - SNH-SCDP : le scandale qui fait exploser les prix
© Camer.be : Toto Jacques | 21 Aug 2026 14:50:48 | 446La SNH a privé la SCDP de 98,6 % des volumes de gaz de Bipaga. Un rapport de la Chambre des comptes dénonce un cannibalisme institutionnel qui asphyxie l'opérateur historique du stockage.
En dépouillant méthodiquement la SCDP de ses prérogatives historiques, la SNH ne cherche pas seulement à s'agrandir : elle étouffe un partenaire public stratégique pour asseoir une hégémonie sans partage sur le marché national.
La part de la production de GPL de Bipaga transitant par les dépôts de la SCDP est passée de 38 % à 1 % en l'espace de trois ans. Sur les 35 447 tonnes de gaz domestique produites en 2021, la SCDP n'en a réceptionné que 505 tonnes. Soit 98,6 % de la production nationale qui échappe désormais à l'opérateur historique du stockage.
Ce n'est pas une concurrence loyale. C'est un hold-up d'État.
Derrière les chiffres, une mécanique implacable : un décret de 2019 qui transforme la SNH en monstre régulateur-opérateur, des infrastructures concurrentes construites sur les plates-bandes de la SCDP, et un manque à gagner colossal que l'opérateur historique est contraint de compenser en surtaxant les carburants une facture qui finit dans le porte-monnaie des Camerounais.
1979-2018 : une répartition historique des rôles
Créée en 1979, la Société camerounaise des dépôts pétroliers (SCDP) est l'opérateur historique du stockage et de la distribution des produits pétroliers sur l'ensemble du territoire national. Avec un capital de 16,8 milliards de FCFA détenu à 51 % par l'État, elle gère 14 dépôts nationaux et assure une mission stratégique : garantir la sécurité d'approvisionnement en hydrocarbures.
Jusqu'en 2018, la répartition était claire : la SNH s'occupait de l'exploration et de la production, la SCDP du stockage et du transit. Une complémentarité qui fonctionnait.
Tout bascule en avril 2018, avec la mise en service de l'unité flottante de liquéfaction de gaz de Bipaga, au large de Kribi. Exploitée par la SNH avec le concours technique de la SCDP elle-même, cette installation devait produire 30 000 tonnes de gaz domestique par an.
Les premières cargaisons transitent par les dépôts de la SCDP. Mais l'euphorie est de courte durée.
Le décret de 2019 : l'arme fatale
Le 9 juillet 2019, le président Paul Biya signe le décret n° 2019/342. En apparence, une simple transformation de la SNH en société à capital public. En réalité, une révolution silencieuse.
Le texte confie désormais à la SNH la mission de « réaliser tous travaux et toutes opérations relatifs à la prospection, l'exploration, la production, le traitement, le transport, le stockage, la commercialisation, le trading et la distribution des hydrocarbures liquides et gazeux ».
La SNH n'est plus seulement un opérateur en amont. Elle devient un acteur intégré de toute la chaîne de valeur y compris les segments historiquement dévolus à la SCDP.
« Cette évolution réglementaire marque un tournant », souligne le rapport de la Chambre des comptes. La SNH cesse progressivement de faire transiter la production de Bipaga par les dépôts de la SCDP. Elle construit ses propres infrastructures d'emplissage et de stockage. Elle devient la concurrente directe de celle qui était son partenaire.
Des chiffres qui donnent le vertige
Les conséquences sont saisissantes. Entre 2019 et 2023, les volumes de GPL reçus par la SCDP en provenance de Bipaga chutent de 66,42 %. En 2021, la baisse atteint 95,23 %. Sur 35 447 tonnes produites, seules 505 tonnes transitent par la SCDP.
38 % à 1 % telle est l'ampleur du saccage.
La SCDP perd les recettes liées au stockage, à l'emplissage et aux droits de passage sur le gaz. Un manque à gagner colossal que l'entreprise est contrainte de compenser ailleurs.
Car les apparences sont trompeuses. Entre 2018 et 2023, le chiffre d'affaires de la SCDP a progressé de 53,32 %, passant de 16,76 à 25,69 milliards de FCFA. Mais cette hausse est un écran de fumée : elle provient d'une augmentation artificielle des volumes de carburants liquides et de la revalorisation du droit de passage de 1,60 à 2 FCFA/litre.
C'est le consommateur camerounais qui paie. Pour compenser le manque à gagner sur le gaz, la SCDP est contrainte de surtaxer le carburant des usagers.
« Un cannibalisme institutionnel d'une violence inouïe »
La Chambre des comptes a tiré le signal d'alarme. Dans son rapport rendu public le 8 juillet 2026, la juridiction financière suprême du Cameroun dénonce une concentration verticale hautement dangereuse.
Les magistrats financiers estiment que la poursuite de cette dynamique pourrait conduire la SNH à contrôler l'ensemble de la chaîne des hydrocarbures, de l'exploration à la commercialisation, réduisant progressivement le rôle de la SCDP.
« Si la SNH continue de cannibaliser la chaîne des hydrocarbures, la SCDP sera progressivement vidée de sa substance économique », résume le rapport.
La juridiction recommande instamment au gouvernement de clarifier le périmètre de chaque entité et de garantir impérativement le versement des droits de passage à la SCDP sur l'ensemble du gaz produit et distribué au Cameroun.
Au-delà de la SCDP : l'empire opaque de la SNH
Le rapport de la Chambre des comptes sur la SCDP n'est que la partie émergée de l'iceberg. Car la SNH, première entreprise du Cameroun et premier contributeur au budget de l'État, fait l'objet d'un audit global dont les conclusions, révélées par Africa Intelligence le 19 août 2026, sont accablantes.
Parmi les irrégularités pointées :
- Six ans sans assemblée générale : la SNH n'a pas tenu d'AG depuis 2020, privant les actionnaires de tout contrôle.
- Des créances douteuses : des millions de francs CFA sont bloqués dans des comptes dont la fiabilité est incertaine.
- Une participation non déclarée : plusieurs milliards de francs CFA ont été investis dans le projet CSTAR à Dubaï sans apparaître dans les états financiers.
À cela s'ajoute une situation de gouvernance pour le moins singulière. Depuis près de trois ans, Adolphe Moudiki, 88 ans, l'administrateur-directeur général de la SNH, a disparu de la vie publique. Ni conférence de presse, ni conseil d'administration, ni forum international.
À sa place, une femme : son épouse. Nathalie Moudiki, directrice des Affaires juridiques, est devenue la patronne de fait du géant pétrolier. Elle a représenté le Cameroun à l'Organisation des pays africains producteurs de pétrole, présidé le conseil d'administration de CSTAR à Dubaï.
« Ce n'est pas une succession. Ce n'est pas une délégation. C'est une vacance déguisée en direction », écrit Akere T. Muna, fondateur de Transparency International Cameroun.
Le consommateur camerounais au bout de la chaîne
En laissant la SNH confisquer à son seul profit la rente du GPL de Bipaga, l'État met en péril la cohérence du dispositif pétrolier national. Ce laisser-faire valide l'émergence d'un empire opaque et incontrôlable, au détriment des finances publiques et du consommateur.
La SCDP, pour survivre, est contrainte d'augmenter ses tarifs. Le droit de passage est passé de 1,60 à 2 FCFA/litre. Une hausse qui, répercutée sur le prix final, alourdit la facture des ménages camerounais.
Alors que la consommation de gaz domestique ne cesse de croître, et que le Cameroun négocie un nouveau programme avec le FMI, ce scandale ébranle les fondations du premier contributeur au budget de l'État.
Que faire ?
La Chambre des comptes a tracé la voie : clarifier les rôles, garantir les droits de passage et rétablir une concurrence loyale entre les deux entreprises publiques.
Mais le problème est plus profond. Il touche à la gouvernance de la SNH elle-même, à son opacité, à l'absence de contrôle et à une concentration des pouvoirs qui menace l'équilibre de tout le secteur énergétique.
Le gouvernement camerounais est attendu. Les Camerounais aussi.
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#SNH #SCDP #Cameroun #Gaz #ÉconomieCamerounLire aussi
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