Body filler au Cameroun : le médecin qui dénonce est menacé :: CAMEROON
© Camer.be : Toto Jacques | 14 Jul 2026 01:02:51 | 505Une pratique dangereuse se répand sur les réseaux sociaux. Ceux qui tirent la sonnette d’alarme en paient le prix.
La vidéo a fait le tour des réseaux sociaux camerounais. On y voit une femme, gantée de noir, une seringue à la main, s'apprêtant à injecter un produit dans le corps d'une cliente. Le décor n'est pas une clinique stérile. C'est un salon de coiffure.
L'influenceuse, connue sous le pseudonyme de « Croqueuse de Diamants », propose des injections pour grossir les fesses, augmenter les hanches, affiner la taille, remodeler le nez ou rajeunir le visage. Elle n'est pas médecin. Sa « qualification » ? Une attestation « Basic Spa » obtenue après une « formation éclair » au Nigeria.
Depuis qu'un médecin a alerté publiquement sur ces pratiques, il reçoit des menaces. Comment la santé publique a-t-elle pu en arriver là ?
« Une alerte de santé publique »
Le Dr Albert Ze, PhD, n'a pas hésité. Dans une lettre ouverte adressée au ministre de la Santé publique, il a tiré la sonnette d'alarme. Son message est sans équivoque : la pratique du body filler hors cadre médical au Cameroun constitue « une alerte de santé publique ».
« Face à la dangerosité avérée de cette pratique de modification corporelle et aux risques sanitaires qu'elle implique, j'aimerais savoir, Monsieur le Ministre, si cette structure dispose d'une autorisation officielle délivrée par vos services pour exercer une telle activité », écrit-il.
Sa question est simple. La réponse, elle, se fait attendre.
Un médecin sous pression
Depuis sa prise de position, le Dr Albert Ze affirme être la cible de menaces, d'insultes et de tentatives d'intimidation sur ses messageries privées. Un médecin qui reçoit des menaces pour avoir fait son travail, cela pose question.
« On voit mal comment une alerte médicale légitime peut déclencher ce genre de réponse, sauf à considérer qu'elle touche un point sensible », observe un spécialiste.
Le parallèle avec d'autres affaires est troublant. En République démocratique du Congo, une influenceuse congolaise de 25 ans, Sarah Kanku, est décédée lors d'une chirurgie esthétique. Au Cameroun, le drame n'a pas encore eu lieu. Mais les ingrédients sont réunis.
Les risques : infections, nécroses, embolies
Les professionnels de santé sont formels : les injections de body filler réalisées hors cadre médical exposent à des complications graves.
Parmi les risques encourus :
- Infections : souvent sévères, en raison de l'absence de conditions d'hygiène.
- Nécroses : des tissus meurent, laissant des séquelles irréversibles.
- Embolies : le produit peut migrer dans la circulation sanguine.
- Réactions allergiques sévères : parfois mortelles.
- Déformations permanentes : quand le produit migre ou se dégrade mal.
« Il ne s'agit pas d'un simple soin esthétique, mais d'un acte susceptible d'entraîner des complications graves », alerte le Dr Ze.
Le body filler, qui consiste à injecter des produits de comblement comme l'acide hyaluronique pour remodeler les fesses, les hanches, les seins ou les mollets, est présenté comme une alternative non chirurgicale aux implants. Mais sans médecin, sans asepsie, sans contrôle, la seringue devient une arme.
« Le Cameroun, c'est le Cameroun » ?
L'influenceuse « Croqueuse de Diamants » affirme avoir suivi une formation au Nigeria et brandit une attestation « Basic Spa » qu'elle présente comme une qualification. Elle annonce accueillir des clientes pour des chirurgies esthétiques, entourée d'« experts » dont l'identité reste floue.
Pour de nombreux observateurs, ce cas révèle un problème plus profond :
« Croqueuse de Diamants est sous les projecteurs parce qu'elle est connue, mais combien d'autres, beaucoup moins visibles, proposent déjà ce type de services dans l'ombre ? »
Le constat est amer : absence de réglementation claire, attestations de formations non vérifiées, patients incapables de distinguer un professionnel d'un intermédiaire, complications qui tuent pour protéger le business, responsabilités floues en cas de drame.
« Elle s'est certainement dit "Le Cameroun, c'est le Cameroun" », peut-on lire dans les commentaires en ligne.
Le silence des autorités
Aucune réaction officielle du ministère de la Santé publique n'a été enregistrée à ce jour. Pourtant, la médecine esthétique exige une formation universitaire poussée et une autorisation d'exercer délivrée par les services sanitaires.
Selon des sources proches du dossier, le ministre de la Santé, le Dr Manaouda Malachie, a été interpellé directement. Aucune réponse publique n'a été formulée.
Le Dr Ze appelle à un échange direct et réaffirme sa détermination :
« La santé publique ne doit jamais être sacrifiée au profit des tendances des réseaux sociaux ou de la recherche du buzz ».
Un phénomène qui dépasse les frontières
Le Cameroun n'est pas un cas isolé. À Kinshasa, la demande pour les interventions esthétiques injections, remodelage corporel, BBL (Brazilian Butt Lift) explose, portée par TikTok, Instagram et un marketing numérique agressif. Les risques sont les mêmes : infections, nécroses, complications vasculaires.
La différence ? Au Cameroun, comme ailleurs, l'absence de régulation transforme un marché en plein essor en un danger de santé publique.
Ce que dit la loi
La promotion et la réalisation du body filler sont formellement interdites au Cameroun en dehors d'un cadre médical strict et qualifié. Les autorités sanitaires n'ont délivré aucune autorisation pour ce type d'actes.
Pourtant, le flou persiste. L'Ordre des médecins du Cameroun (CNOM) n'a d'autorité que sur les médecins. La régulation des pratiques exercées par des non-médecins reviendrait au ministère de la Santé. Un vide juridique que les influenceuses exploitent.
Un appel à la vigilance
À l'heure où les réseaux sociaux dictent les canons de beauté, où les influenceuses promettent un « corps de rêve » en quelques injections, la vigilance s'impose.
Pour les Camerounaises et Camerounais tentés par ces promesses, un rappel s'impose : une seringue entre des mains non qualifiées, dans un salon de coiffure, ce n'est pas de la médecine esthétique. C'est une mise en danger.
Et pour ceux qui dénoncent, le prix à payer est parfois élevé.
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