Pourquoi les Camerounais craignent-ils ceux qui dénoncent ? :: CAMEROON
© Camer.be : La rédaction | 08 Jul 2026 15:20:55 | 1716Au Cameroun, le véritable drame n'est pas seulement l'injustice, mais le fait qu'elle soit devenue normale aux yeux de ceux qui la subissent, au point que certains en viennent à défendre ce qui les opprime, par peur, par habitude ou par loyauté.
Il est assis dans une cour poussiéreuse, un verre à la main, et il te regarde avec méfiance. Il vit dans un quartier sans eau courante, sans électricité fiable, sans routes dignes de ce nom. Il connaît la corruption, il l'a subie, il l'a peut-être même pratiquée. Et pourtant, quand un militant s'élève pour dénoncer ces maux, il est le premier à le traiter de "politicien", de "traître", de "problématique".
Qu'est-ce qui fait qu'un homme, écrasé par un système injuste, en vient à défendre ce qui l'écrase ?
Ce n'est pas un phénomène propre au Cameroun, ni à l'Afrique. C'est une tragédie humaine universelle, la tragédie de ceux qui ont intériorisé leur propre oppression au point de la considérer comme normale, inévitable, voire juste.
Au Cameroun, ce paradoxe est partout. Dans les débats sur les réseaux sociaux. Dans les conversations à la terrasse d'un maquis. Dans les réactions à ceux qui osent dire tout haut ce que beaucoup pensent tout bas.
Plongée dans une réalité qui interpelle, qui dérange, et qui oblige à une remise en question collective.
Le paradoxe : Quand les victimes protègent leurs bourreaux
Chaque jour, au Cameroun, des citoyens dénoncent les injustices. Corruption, abus de pouvoir, pauvreté, inégalités. Leur discours est documenté, argumenté, construit. Ils citent des faits, avancent des chiffres, proposent des solutions.
Et pourtant, une partie de la population les combat. Non pas avec des arguments, mais avec des insultes. Non pas avec des faits, mais avec des étiquettes : "opposant", "diviseur", "ennemi du peuple", "mandaté par l'étranger".
Ce phénomène, que les sociologues appellent le syndrome de Stockholm social, est une des plaies les plus profondes des sociétés où l'injustice est chronique. Les opprimés en viennent à s'identifier à leurs oppresseurs, à adopter leurs discours, à défendre leurs intérêts.
Le mécanisme : Comment l'injustice devient normale
Le processus est insidieux. Il commence par la répétition. Jour après jour, l'injustice est présente, visible, presque banale. On s'y habitue. Elle devient le paysage familier, le bruit de fond de l'existence.
Puis vient la rationalisation. Les explications circulent : "C'est comme ça partout", "Les autres pays sont pires", "C'est la faute de la colonisation", "On ne peut pas faire autrement".
Vient ensuite l'adaptation. On apprend à naviguer dans le système. On trouve des contournements, des arrangements. On devient soi-même acteur de l'injustice, parfois sans s'en rendre compte. La corruption devient un moyen de survie. Le clientélisme devient une stratégie d'existence.
Enfin, la légitimation. On finit par croire que le système est juste, ou du moins inévitable. Les dénonciateurs deviennent des perturbateurs. Ceux qui luttent contre l'injustice deviennent les ennemis de la stabilité.
Les causes profondes : Peur, habitude et appartenance
1. La peur du changement
L'injustice, aussi dure soit-elle, est connue. Le changement est une inconnue. Et l'inconnue fait peur. Les injustices sont parfois associées à un ordre social, à une hiérarchie, à des repères. Les remettre en cause, c'est risquer de tout perdre, y compris ce que l'on a.
2. L'habitude comme carcan
L'habitude est une force redoutable. L'injustice devient une routine. On a appris à vivre avec. On ne la voit même plus. Et ceux qui la dénoncent viennent troubler ce confort, aussi précaire soit-il.
3. L'appartenance comme bouclier
Les injustices sont souvent portées par des groupes, des clans, des régions, des partis. Et l'appartenance à ces groupes devient une identité. Défendre le groupe, c'est se défendre soi-même, même si le groupe est injuste. C'est le mécanisme du "mon clan, mon parti, mon chef, qu'il ait tort ou raison".
Le rôle des élites : Utiliser la peur pour diviser
Les élites au pouvoir ont bien compris ce mécanisme. Elles l'utilisent, le cultivent, l'entretiennent. Diviser pour régner. La stratégie est vieille comme le monde.
En présentant les dénonciateurs comme des "ennemis", en les étiquetant, en les diabolisant, elles créent une diversion. Le débat public n'est plus sur le fond, mais sur les personnes. Les questions de fond sont noyées dans des polémiques stériles.
Et pendant ce temps, l'injustice continue. Les richesses du pays s'envolent. Les fonctionnaires restent impayés. Les routes sont défoncées. Les hôpitaux manquent de médicaments. Les écoles sont sans professeurs.
Les dénonciateurs : Des patries dans le désert
Ceux qui osent dénoncer ne sont ni des héros ni des saints. Ce sont des citoyens comme les autres. Des pères et mères de famille. Des employés. Des intellectuels. Des militants. Des anonymes.
Ils n'agissent pas par haine du pays, mais par amour de la justice. Ils ne sont pas contre leur patrie, ils croient qu'elle mérite mieux. Ils ne sont pas des agents de l'étranger, ils sont des enfants du terroir qui refusent de se taire.
Les grandes avancées sociales dans l'histoire l'abolition de l'esclavage, les droits civiques, la lutte contre l'apartheid sont nées parce que des hommes et des femmes ont refusé l'inacceptable et ont osé le dire, au prix de leur liberté, parfois de leur vie.
L'urgence : Sortir du piège
Le Cameroun a tout pour réussir. Une jeunesse dynamique. Des ressources naturelles abondantes. Une diaspora brillante. Une culture riche et variée.
Mais il manque d'une culture du débat où l'on répond aux idées par des arguments, et non aux personnes par des insultes. Où la critique est perçue comme un acte patriotique, non comme une trahison. Où la justice n'a pas de couleur politique.
Il est urgent de briser le silence. De s'affranchir de la peur. De cesser de défendre ceux qui nous exploitent. De refuser l'inacceptable.
La vraie question n'est pas "Pourquoi certains parlent ?" mais "Combien de temps un peuple peut-il accepter l'inacceptable avant de décider de construire un avenir plus juste ?"
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