CAMEROUN :: Maroua : gaz lacrymogènes contre une foule en colère :: CAMEROON
© Camer.be : Toto Jacques | 07 Jul 2026 17:40:42 | 666L'investiture contestée d'un nouveau Lawan imposé par le préfet du Diamaré et le lamido de Maroua a provoqué une vive altercation qui a contraint les forces de l'ordre à faire usage de gaz lacrymogènes un nouvel épisode d'une pratique courante au Cameroun où l'autorité publique impose des dignitaires traditionnels contre la volonté des populations.
Il devait être un chef. Un lien entre la tradition et le peuple. Un gardien des coutumes.
Mais à Maroua, ce jour-là, il n'était que le symbole d'une administration qui impose sa volonté.
Le nouveau Lawan avait été choisi. Pas par les notables. Pas par la communauté. Par le préfet du Diamaré et le lamido de Maroua. Une décision prise dans les bureaux, loin des réalités du terrain, loin des voix qui comptent.
La foule s'est rassemblée. Pas pour célébrer. Pour protester.
Les slogans ont fusé. La colère a grondé. Les forces de l'ordre ont répondu.
Gaz lacrymogènes. Dispersions. Témoins en pleurs.
Et une question qui brûle : jusqu'à quand l'administration camerounaise continuera-t-elle de choisir les chefs traditionnels à la place des communautés ?
Une investiture qui tourne à l'affrontement
Ce jour à Maroua, dans la région de l'Extrême-Nord du Cameroun, une cérémonie d'investiture devait se dérouler dans le respect des traditions. Un nouveau Lawan un chef traditionnel de rang inférieur au sein de la hiérarchie du lamidat allait être intronisé.
Mais rien ne s'est passé comme prévu.
L'investiture de ce dignitaire avait été orchestrée de concert par le préfet du Diamaré, Jean Marc Ekoa Mbarga, et le lamido de Maroua, Abdoulaye Yérima Bakary. Une décision administrative, prise sans consultation des populations concernées.
Pour les habitants de Maroua, c'était une provocation de trop. La foule s'est rassemblée. Les contestations ont fusé. Ce qui devait être une cérémonie s'est transformé en affrontement.
La répression
Face à la montée de la colère, les forces de l'ordre ont été déployées. Selon plusieurs témoins, elles ont fait usage de gaz lacrymogènes pour disperser la foule.
Des images circulent sur les réseaux sociaux montrant des manifestants fuyant, les yeux rougis, suffoquant sous les effets des gaz. Des scènes de chaos qui rappellent d'autres épisodes de répression dans la région.
L'altercation a été vive. Des heurts ont éclaté. Mais la force publique a fini par rétablir un calme précaire un calme qui, pour beaucoup, n'est que la surface d'une colère qui couve.
L'imposition des chefs traditionnels : une pratique courante
L'investiture forcée de ce Lawan n'est malheureusement pas un cas isolé. L'imposition de dignitaires traditionnels par l'administration est une pratique largement répandue au Cameroun.
Depuis des décennies, l'État camerounais s'ingère dans les affaires coutumières. Les préfets, les sous-préfets et les gouverneurs choisissent souvent les chefs traditionnels qui servent leurs intérêts politiques, au détriment des règles traditionnelles et des volontés populaires.
Ce phénomène est particulièrement visible dans les régions du Nord et de l'Extrême-Nord, où le système des lamidats est fortement politisé. Le lamido de Maroua lui-même, Abdoulaye Yérima Bakary, a accédé au trône grâce à de solides connexions politiques, et son intronisation en 2023 avait déjà été contestée par une partie de la population.
La loi et la réalité
Sur le papier, la loi camerounaise encadre la désignation des chefs traditionnels. Le décret n°77/245 du 15 juillet 1977 et la loi n°96/06 du 18 janvier 1996 organisent les chefferies traditionnelles. Les chefs sont censés être désignés selon les coutumes locales, puis homologués par l'administration.
Dans la pratique, l'administration a pris un poids démesuré. Le préfet et le lamido, tous deux agents ou relais du pouvoir central, imposent leurs candidats. Les populations se retrouvent avec des chefs qu'elles n'ont pas choisis, des hommes dont la seule légitimité est administrative.
Les conséquences d'une politique contestée
L'imposition des chefs traditionnels par l'administration a des conséquences graves :
1. La délégitimation des chefs : Un chef imposé n'a pas la légitimité morale de ses administrés. Il est perçu comme un agent de l'État, non comme un représentant de la communauté.
2. Les tensions sociales : Les contestations d'investiture dégénèrent souvent en violences, comme à Maroua. Les gaz lacrymogènes ne font qu'ajouter de la colère à la colère.
3. La perte de confiance dans l'État : En imposant sa volonté contre celle des populations, l'État se coupe de ses administrés et alimente un sentiment de rejet.
4. La politisation des chefferies : Les chefs imposés sont souvent des relais politiques du régime en place, ce qui dénature la fonction traditionnelle de la chefferie.
Le rôle du préfet et du lamido
Dans cette affaire, deux acteurs sont particulièrement mis en cause :
Le préfet du Diamaré, Jean Marc Ekoa Mbarga, est l'autorité administrative qui a orchestré cette investiture. Il est connu pour ses prises de position fermes. En octobre 2025, il avait déjà mis en garde contre les tentatives d'installer le chaos à Maroua. Aujourd'hui, c'est lui qui, aux yeux de la population, a semé la discorde en imposant un chef non désiré.
Le lamido de Maroua, Abdoulaye Yérima Bakary, est également un acteur clé. En tant que chef de premier degré, il a autorité sur les Lawan et autres dignitaires. Son implication dans cette investiture forcée soulève des questions sur sa propre légitimité. Certains jeunes de Maroua estiment déjà que les chefs traditionnels ont perdu leur légitimité en devenant des soutiens actifs du régime RDPC.
La voix du peuple
Dans cette affaire, une voix manque cruellement : celle du peuple.
Les populations de Maroua n'ont pas été consultées. Elles n'ont pas choisi leur Lawan. Elles se sont vues imposer un chef, comme on impose une taxe.
Leur colère est légitime. Leur contestation est compréhensible. Et leur dispersion par les gaz lacrymogènes est un symbole de ce que l'administration camerounaise refuse de comprendre : on ne gouverne pas un peuple contre sa volonté.
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