CAMEROUN :: LES SAWA ET LA MARCHE DE L’EGAREMENT :: CAMEROON
© AFRIKSURSEINE : Ecrivain et Romancier Calvin DJOUARI | 09 Jun 2026 06:20:07 | 1460La marche qui vient de se dérouler est une marche ubuesque, ignoble et sans vergogne d’un peuple égaré, comme le chasseur à qui l’on a donné les meilleures armes, mais qui, en forêt, peureux et paresseux, n’arrive pas à entrer dans les taillis pour débusquer son gibier. Ou encore comme ce cultivateur ayant reçu une belle terre et les meilleurs outils, mais qui n’arrive pas à mettre son terrain en valeur et passe son temps à chanter et à danser. C’est une marche qui dépasse la honte. On ne sait sur quelle base certains se permettent de stigmatiser les autres peuples avec autant de vulgarité. S’il faut parler de tribalisme, dans notre pays, les Douala sont les plus grands tribalistes. Comme ils le pratiquent de manière sournoise, il est difficile de le décoder. Je suis bien placé pour en parler parce que je mène des recherches sociologiques sur les peuples du Cameroun, aussi bien au sein de notre diaspora qu’à l’échelle du continent africain.
Premièrement, certains Douala, dans les milieux où ils se considèrent par leurs attitudes, gestes et propos comme supérieurs, développent une forme de tribalisme particulièrement pernicieuse. Ce sont les peuples exclusivistes, fermés et claniques par essence. Lorsqu’un Camerounais s’empresse de préciser, dès les premiers instants d’une rencontre, qu’il est Douala, il cherche parfois, de manière implicite, à suggérer qu’il se distingue de son interlocuteur, voire qu’il occupe une position sociale ou symbolique supérieure. Cette attitude m’a souvent amusé, tant elle repose sur une perception de soi qui ne résiste pas toujours à l’épreuve des faits. Car il n’est pas rare de voir celui qui affiche une telle prétention se présenter avec une allure négligée, affamé, inculte, un accoutrement peu élégant et une apparence qui contraste singulièrement avec l’image de supériorité qu’il tente de projeter. Une telle posture rappelle ce vieux dicton selon lequel l’orgueil est parfois le refuge de ceux qui connaissent le moins leur propre condition. Elle révèle surtout l’épaisse ignorance dans laquelle certains individus s’enferment lorsqu’ils confondent identité et mérite personnel. Le tribalisme en soi n’est pas forcément une mauvaise chose. C’est même quelque chose que l’on peut encourager dans la mesure où il est normal que les communautés se retrouvent autour de leur culture, de leur façon de manger, de s’habiller, de chanter, de danser ou encore de travailler. Mais utiliser la stigmatisation des autres comme un levier au service d’ambitions particulières est ce qu’il faut déplorer. Les Bamileké, quant à eux, sont ouverts. Ils admettent auprès d’eux des personnes issues de tous les horizons.
Ce que l’on peut leur reprocher, c’est plutôt une certaine forme d’hypocrisie. Vous pouvez marcher cent ans avec un Bamileké, mais il ne vous aimera jamais comme il aime son propre frère de village. À votre plus grande surprise, il reste souvent avec vous tant qu’il y trouve un intérêt. Ils cultivent parfois certaines survivances anachroniques. Lorsqu’on parle des occupants du territoire, il faut rappeler que tous les peuples du Cameroun viennent d’ailleurs. On nous a appris que les premiers habitants étaient les Pygmées.
Les Douala ont trouvé les Bassa sur les côtes, et ceux-ci leur ont laissé l’espace de Douala pour s’établir davantage à l’intérieur du pays. On reproche souvent aux Bamileké d’être accueillis ailleurs, d’acheter des terrains dans d’autres régions, tout en refusant de vendre les leurs. Pourtant, l’Ouest-Cameroun est vaste, riche et majoritairement occupé par les autochtones. Par ailleurs, qui peut citer une personne originaire d’une autre région du Cameroun ayant réalisé un investissement majeur et durable dans l’Ouest ? Personne, ou presque. Pourtant, ailleurs, on leur ouvre les bras, notamment parce qu’ils mettent les terres qu’ils acquièrent en valeur. Et il n’y a rien de mauvais à ce qu’un peuple défende ce qui lui reste de plus précieux, notamment la terre. Nous-mêmes devrions le faire dans le grand Mbam-et-Kim ainsi que dans le Mbam-et-Inoubou.
Le même phénomène s’y produit. Les terres y sont progressivement dilapidées, et les populations ne savent plus vers qui se tourner. Cette marche organisée autour des revendications identitaires et foncières dans le Littoral camerounais est un slogans dangereux, voilà où nous mène un pays qui n’est plus gouverné que par les émotions du moment et les rivalités communautaires. Derrière les discours enflammés et les démonstrations de force qu’on a vu ces jours-ci se cache une réalité plus profonde, celle d’un pays qui peine encore à construire un équilibre durable entre les droits des communautés autochtones, la mobilité des populations et l’unité nationale. Le spectacle offert laisse parfois l’impression d’un débat qui s’égare. Au lieu de concentrer les énergies sur les véritables enjeux que sont la justice foncière, la gouvernance territoriale, la représentation administrative ou encore la protection des patrimoines locaux, certains acteurs préfèrent désigner des adversaires ethniques. Une telle démarche risque d’éloigner les populations des problèmes réels pour les enfermer dans une logique de confrontation identitaire dont personne ne sort véritablement gagnant.
Pourtant, les préoccupations exprimées par de nombreux intellectuels et leaders du Littoral ne sont pas dénuées de fondement. Depuis plusieurs décennies, une partie des populations autochtones nourrit le sentiment que ses intérêts fonciers et culturels ont été insuffisamment pris en compte dans les politiques publiques. La controverse de Dikolo a servi de révélateur à un malaise ancien. Pour beaucoup, cette affaire ne concerne pas seulement des habitations détruites ou un conflit immobilier. Elle symbolise une inquiétude plus vaste concernant la capacité des communautés locales à préserver leur place sur des terres qu’elles considèrent comme héritées de leurs ancêtres. Cette préoccupation n’est d’ailleurs pas propre au Littoral. Dans plusieurs régions du Cameroun, des voix s’élèvent pour dénoncer la vente incontrôlée des terres, la spéculation foncière ou l’absence de mécanismes efficaces de protection des patrimoines communautaires. Des préoccupations similaires comme je l’ai dit plus haut se font entendre dans le Mbam-et-Kim, dans le Mbam-et-Inoubou et dans d’autres territoires où les populations s’interrogent sur l’avenir de leurs espaces traditionnels. Le problème apparaît donc moins comme une opposition entre communautés que comme une question nationale touchant à la gestion du foncier et à l’aménagement du territoire. La difficulté naît lorsque des frustrations réelles sont récupérées pour nourrir des discours d’exclusion. L’histoire du Cameroun est celle de migrations, de brassages et de rencontres permanentes entre peuples venus d’horizons divers.
Aucun groupe n’a vécu dans une immobilité absolue. Les échanges commerciaux, les déplacements de populations et les alliances ont façonné le pays bien avant la colonisation. Vouloir réduire les débats contemporains à une opposition simpliste entre autochtones et allogènes revient à ignorer la complexité historique de la nation camerounaise. Le véritable défi consiste donc à distinguer la défense légitime des intérêts locaux de la stigmatisation des autres citoyens. Défendre sa terre, sa culture et son héritage n’a rien de condamnable. Toutes les communautés du monde cherchent à préserver ce qu’elles considèrent comme essentiel à leur survie collective. Ce qui devient problématique, en revanche, c’est lorsque cette défense se transforme en instrument de rejet ou en moyen de désigner des boucs émissaires. Le Cameroun se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins. Les frustrations accumulées dans plusieurs régions exigent des réponses sérieuses fondées sur la justice, l’équité et le dialogue. Ignorer ces préoccupations serait une erreur. Les instrumentaliser dans une logique de division le serait tout autant. La maturité politique consiste précisément à reconnaître les blessures historiques sans transformer celles-ci en hostilité permanente envers d’autres communautés. Les identités collectives naissent souvent d’un sentiment d’injustice. L’histoire universelle le démontre abondamment. Mais les grandes nations se construisent lorsque ces revendications trouvent un cadre institutionnel capable de les entendre, de les canaliser et de leur apporter des réponses équilibrées. Le défi camerounais réside peut-être là. Faire de la question foncière un sujet de réforme nationale plutôt qu’un motif supplémentaire de fragmentation sociale.
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