Cyrille R. Bechon « La démocratie camerounaise a pris un coup dur en 2014" :: CAMEROON
© Camer.be : Par Alain Ndanga, à Paris | 02 Jun 2026 10:32:29 | 734Cyrille Rolande Bechon « La démocratie camerounaise a pris un coup dur en 2014 avec la loi portant répression du terrorisme »
Experte en droits humains et directrice exécutive de Nouveaux Droits de l’Homme Cameroun (NDH), Cyrille Rolande Bechon est en première ligne dans la défense des libertés fondamentales au Cameroun. Très engagée au sein de la société civile au Cameroun, elle multiplie les initiatives à travers les campagnes « Opposants, pas criminels » et « Brisons le silence, agissons », qui plaident pour la libération des personnes interpellées dans le contexte de la crise postélectorale. Dans un climat politique toujours marqué par de fortes tensions, elle dénonce les atteintes aux droits civiques et appelle à une mobilisation accrue en faveur de la justice et de l’État de droit.
Quelle est, à ce jour, la situation des personnes actuellement en détention dans le cadre des violences postélectorales ?
Les personnes emprisonnées dans le cadre de la crise postélectorale d’octobre 2025 sont réparties dans plusieurs prisons du pays, notamment à Yaoundé, Douala, Bafoussam, Maroua ou encore Ntui. Ce sont des centaines de personnes détenues qui vivent dans des conditions extrêmement difficiles. Les informations que nous avons pu recueillir font état de détentions prolongées sans jugement, de conditions sanitaires préoccupantes, ainsi que d’allégations crédibles de mauvais traitements, et même de traitements cruels, inhumains et dégradants. Le 20 février 2026, dans une note officielle, nous avons signalé une situation sanitaire préoccupante concernant 15 de ces détenus, notamment dans les prisons de Yaoundé, dont un qui avait été grièvement poignardé.
Il faut dire que les personnes toujours emprisonnées ont connu des violations inquiétantes des droits de l’Homme : des gardes à vue largement au-delà des délais légaux ; des poursuites pénales fondées sur des infractions vagues ; des cas de torture ou de traitements inhumains ; des extorsions et confiscations de biens ; le recours à des juridictions militaires pour juger des civils.
Au-delà des considérations juridiques, cette situation a un coût humain considérable. De nombreuses familles sont aujourd’hui privées de leurs proches, plongées dans une précarité économique et une détresse psychologique profonde. Des enfants grandissent sans leurs parents. Des femmes et des hommes voient leur avenir suspendu dans l’incertitude. Une génération entière porte les stigmates d’une crise qui s’enlise, et dont on a la triste impression que le pouvoir de Yaoundé s’en accommode.
Vos différentes publications mettent en lumière de nombreux jeunes détenus. Pouvez-vous dresser un état des lieux des profils concernés, notamment en termes d’âge, de régions d’origine et de catégories socioprofessionnelles ?
À Yaoundé, sur les 142 prisonniers présentés devant le Tribunal militaire, nous avons documenté la situation de 91 d’entre eux ; deux sont des femmes et 36 sont mariés ou vivent en couple. Les 36 en situation de couple sont tuteurs ou parents d’un total de 110 enfants en bas âge. À Bafoussam, nous avons recensé 45 prisonniers, dont sept âgés de 20 ans (nés en 2006) et deux âgés de 19 ans (nés en 2007). Le « Collectif Défense Citoyenne du Cameroun » a dénombré 15 personnes détenues à Ntui, environ 20 à la prison de Foumban, 257 (dont 26 femmes) à la prison de New Bell à Douala, 383 détenus à la prison de PK19 de Douala, 171 détenus (dont neuf mineurs) à la prison centrale de Maroua et 20 à la prison de Mokolo. Ces personnes sont pour la plupart des commerçants, des acteurs du secteur informel, des enseignants, des étudiants, des élèves, entre autres.
Ce que nous pouvons dire avec certitude, c’est que ce sont des personnes qui créaient de la valeur, des citoyens qui, pour la plupart, étaient des piliers pour leur famille. Les plus jeunes, bien que célibataires, s’occupaient de leurs parents malades ou fatigués par le poids de l’âge, ainsi que de leurs autres frères et sœurs en bas âge.
En dehors du soutien apporté par la société civile, ces détenus bénéficient-ils d’un accompagnement juridique ou de la défense d’avocats engagés dans leur cause ?
Plusieurs avocats se sont engagés bénévolement à les défendre devant les tribunaux nationaux, mais ils travaillent dans des conditions difficiles. Ils ont besoin de soutien et de ressources. Il est à préciser que les avocats du réseau de NDH, bien que travaillant pro bono, ne peuvent pas financer les frais de procédure avec leurs propres ressources. Et à partir du moment où nous envisageons très sérieusement le volet international des procédures, j’invite les acteurs à soutenir cette campagne.
Vous affirmez que ces personnes subissent des conditions difficiles en raison de leur engagement, notamment politique. Toutefois, les accusations de vandalisme et de destructions de biens qui leur sont reprochées ne rendent-elles pas la procédure judiciaire plus complexe ?
La complexité d’une procédure, quelle qu’elle soit, n’ouvre pas la porte aux violations des droits humains. La préservation de la dignité humaine doit être la seule boussole qui irrigue une procédure judiciaire. Lorsque cette dernière s’écarte des standards, valeurs et principes fondamentaux, elle perd de sa substance. Il n’est pas inutile de signaler que beaucoup parmi ces personnes arrêtées n’ont participé à aucune manifestation. Certains ont été arrêtés simplement à leur domicile. Vous comprenez que ces arguments de « casseurs » ou de « vandales » ne collent pas à plusieurs de ces prisonniers politiques. Beaucoup sont emprisonnés uniquement pour leurs opinions clairement assumées pendant la présidentielle. C’est d’ailleurs une tendance bien connue dès lors que, pour les mêmes questions d’opinion, des leaders politiques sont en prison depuis 2020, à l’instar du professeur Alain Fogué.
Quel regard portez-vous aujourd’hui sur l’état de la démocratie au Cameroun face à de telles dérives ?
La démocratie au Cameroun, déjà très fragile depuis son entrée en vigueur dans les années 1990, a pris un coup dur depuis le changement anticonstitutionnel de 2008, ainsi qu’avec l’adoption en 2014 et l’application de la loi portant répression du terrorisme. À cause de cette dernière, toute expression publique conforme à l’esprit démocratique est facilement assimilée à un acte terroriste. D’où le rétrécissement sévère de l’espace civique et démocratique actuellement observé, qui, en définitive, traduit un recul démocratique réel. Il faut préciser que la démocratie suppose un transfert de pouvoir par les urnes dans le cadre d’élections libres, transparentes et justes. Et pour que des élections soient justes, il faut que les électeurs soient suffisamment édifiés, que les acteurs puissent se réunir, puissent manifester, puissent librement critiquer. Or, si ces fondamentaux sont bloqués par les effets d’une loi scélérate (que nous combattons depuis son adoption), si un ministre de l’Administration territoriale peut se croire investi du droit de décider quelle organisation doit exister, qui doit diriger un parti politique ou une association, ou encore quand les citoyens peuvent se réunir ou manifester, alors je suis obligée de dire que le recul démocratique n’est plus simplement une vue de l’esprit, mais une réalité qui structure désormais l’espace public et plombe toute ambition d’expression démocratique.
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