SÉNÉGAL :: Sangomar : une manne pétrolière colossale qui échappe en grande partie au Sénégal :: SENEGAL
© Camer.be : S.T. | 21 Mar 2026 10:07:08 | 459Depuis le lancement de l’exploitation du champ offshore Sangomar en 2024, les attentes étaient immenses au Sénégal. Présenté comme un tournant historique capable de transformer durablement l’économie nationale, le projet a effectivement généré des revenus considérables. Pourtant, derrière ces performances, une réalité beaucoup plus préoccupante se dessine quant à la part réellement captée par l’État.
Selon les révélations du directeur général de PETROSEN, Alioune Gueye, le gisement a rapporté près de 4 milliards de dollars depuis juin 2024. Mais dans cette masse financière impressionnante, moins de 200 millions de dollars seulement sont revenus directement à l’État sénégalais.
PETROSEN, pour sa part, aurait perçu environ 600 millions de dollars. Toutefois, cette somme ne constitue pas un gain net pour le pays puisque près de la moitié a été absorbée par le remboursement des dettes contractées pour financer les investissements dans le secteur pétrolier. Autrement dit, une part significative des revenus générés retourne immédiatement vers les circuits financiers, limitant encore davantage les bénéfices réels pour l’économie nationale.
Ce déséquilibre trouve son origine dans l’architecture même du projet. La compagnie australienne Woodside Energy contrôle 82 % des parts, laissant seulement 18 % à PETROSEN. Cette répartition réduit mécaniquement la capacité du Sénégal à tirer profit de ses propres ressources naturelles, malgré l’ampleur des richesses extraites de ses eaux.
Dans ce contexte, la question des contrats hérités des régimes précédents s’impose avec acuité. Le 12 mars, le Premier ministre Ousmane Sonko a dénoncé publiquement des accords défavorables au pays, affirmant que les ressources nationales doivent en priorité servir les intérêts des Sénégalais. Cette prise de position intervient alors que la gouvernance des ressources extractives est devenue un sujet central du débat public.
Les inquiétudes ne relèvent pas seulement du discours politique. Elles sont également partagées par plusieurs experts. Khadim Bamba Diagne, président du Comité d’orientation stratégique du pétrole et du gaz et membre de la commission d’audit chargée de revoir les accords en vigueur, estime que l’absence de renégociation pourrait coûter au Sénégal entre 200 et 300 millions de dollars.
Ainsi, le paradoxe de Sangomar devient de plus en plus évident. Le projet est rentable, techniquement maîtrisé, et positionne le Sénégal parmi les nouveaux producteurs de pétrole. Mais dans le même temps, il illustre les limites d’un modèle contractuel où la souveraineté économique reste partiellement compromise.
Ce constat alimente un sentiment croissant d’injustice au sein de l’opinion publique. De nombreuses voix dénoncent une exploitation des ressources nationales qui profite avant tout aux compagnies étrangères. Le fait que l’essentiel des revenus échappe au budget de l’État renforce l’idée d’une richesse nationale captée à l’extérieur, dans un contexte où les besoins sociaux et économiques du pays restent importants.
La comparaison avec d’autres pays africains accentue encore ce malaise. Au Mali, le projet aurifère Kobada, développé par la société canadienne Toubani Resources, prévoit une participation de l’État pouvant atteindre 35 %, en plus des redevances et des prélèvements fiscaux. Ce cadre, issu du Code minier de 2023, vise explicitement à garantir des retombées significatives pour le pays.
Cette différence de modèle met en lumière un enjeu fondamental pour le Sénégal. La maîtrise de ses ressources naturelles ne se limite pas à leur exploitation, mais repose sur la capacité à négocier des accords équilibrés et à en assurer un suivi rigoureux.
Aujourd’hui, l’audit engagé par les autorités sénégalaises constitue un moment décisif. Les attentes sont fortes et dépassent largement le cadre technique. Il s’agit désormais de répondre à une exigence politique et sociale, celle de rétablir une justice économique dans la gestion des ressources nationales.
Si les réformes annoncées n’aboutissent pas, Sangomar risque de rester dans l’histoire non pas comme le symbole de l’émergence énergétique du Sénégal, mais comme celui d’une opportunité partiellement perdue. À l’inverse, une renégociation réussie pourrait marquer le début d’un véritable tournant, où les richesses du sous-sol cesseraient d’être une promesse pour devenir un levier concret de développement national.
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