CAMEROUN :: Travailleuses du sexe : Les belles de nuit broient du noir :: CAMEROON
© Quotidien Mutations : Blaise Djouokep | 28 Jul 2018 09:05:39 | 47967Malgré les mésaventures qu’elles rencontrent dans l’exercice du plus vieux métier au monde, elles s’y accrochent pour joindre les deux bouts.
L’échangeur qui s’impose au carrefour Nelson Mandela, lieu communément appelé «Carrefour j’ai raté ma vie» ou «Elf Village», donne un nouveau visage à cet endroit tristement célèbre dans l’arrondissement de Douala 3ème. Dès la nuit tombée, les lampadaires installés à la suite des travaux routiers sur cet axe de la pénétrante Est de la capitale économique transpercent la pénombre grâce à une lumière jaunâtre. De part et d’autre de la chaussée, des bars et snacks rivalisent de décibels. La concurrence est également rude dans les commerces de tout genre, installés le long des trottoirs ou sur la chaussée. On y observe l’abondante activité des vendeurs de vêtements, chaussures, babouches, crédits de communication, biscuits, bonbons, cigarettes, préservatifs et même des points de transactions financières via le mobile.
Sans oublier le commerce de la viande de porc, de poulet ou de poisson à la braise. Ce qui en rajoute au déploiement déjà connu des filles de joie, toujours aussi actives qu’agressives. Tout ou presque y est. Légèrement vêtues, certaines d’entre elles déambulent le long des trottoirs, sous la lumière renvoyée par les lampadaires. Non sans «interpeller» ou «siffler» des passants de sexe masculin. Elles le font parfois avec insistance. L’autre frange, plus timide, s’engouffre dans l’obscurité, tout en espérant «attraper» un «potentiel client» de passage par-là. Le spectacle est identique dans les coins et recoins de Douala.
Aucun arrondissement du département du Wouri n’y échappe : Bépanda à Douala 5ème, Bonabéri à Douala 4ème. Le phénomène a même déjà atteint Douala 1er, notamment son quartier «chic» Bonanjo, connu comme étant un centre administratif limité aux activités selectes. Les belles de nuit entendent ratisser large. Même les multiples opérations coup-de-poing menées pour les faire partir de Bonanjo ne les ont pas découragées.
Assainissement des moeurs
On se souvient que dans la nuit du vendredi 20 février 2009, le préfet du département du Wouri d’alors, Bernard Okalia Bilaï (actuel gouverneur de la région du Sud-Ouest), a lancé une opération de «nettoyage des rues» de Bonanjo de ces belles de nuit. Au cours de cette sortie, 46 femmes ont été interpellées dans les rues de ce quartier et gardées à vue dans les cellules du commissariat du 1er arrondissement de Douala-Bonanjo. D’après le préfet de l’époque, «l’opération de vendredi dernier (20 février 2009) rentre dans le cadre de la campagne d’assainissement des moeurs engagée il y a 5 mois à Douala. Opération qui a vu la fermeture de certains débits de boisson au quartier Village.
La décision d’attaquer le plateau Joss se justifie par l’attitude inadmissible des prostituées qui font le commerce du sexe devant les domiciles du gouverneur de la région, du commandant de légion, préfet et des sous-préfets. Les quartiers résidentiels doivent être respectés. Le pape Benoit XVI arrive au pays et nous devons éviter de montrer avec fierté toute cette débauche au monde», expliquait Bernard Okalia Bilaï. Reste que des 46 femmes annoncées - prostituées dont ce statut n’a pas pu être prouvé - raflées dans les rues de Bonanjo, 35 seront présentées aux hommes de média comme étant des belles de nuit. Onze ayant été remises en liberté quelques heures seulement après avoir été raflées. Parmi celles qui ont recouvré leur liberté, on a pu reconnaître une avocate-stagiaire, une pharmacienne et une responsable marketing dans une entreprise agroalimentaire. Le problème c’est que ces femmes ont été retrouvées dans la rue à une heure jugée «indue» par l’ex-préfet.
Dans cet environnement, quelques filles de joie subissent un sort tragique. C’est ainsi que dans la nuit du 27 au 28 avril 2017, des éléments du Bataillon d’intervention rapide (Bir), pendant une mission à Douala, sont venus se «distraire» au carrefour Nelson Mandela. Habillés en tenue civile, les quatre soldats se retrouvent autour des rasades. La bière coule à flots. Aux environs de 3h, l’un de ces soldats s’attache les services d’une prostituée pour assouvir son désir sexuel. Le contrat se conclut à 1000 Fcfa. A la fin, le soldat tend à la jeune fille un billet de 10 000 Fcfa. En retour, sa partenaire n’a pas de quoi faire la différence. Camer.be. L’une des versions soutient que la belle de nuit a envoyé une de ses collègues faire la monnaie, tout en voulant continuer de chercher d’autres partenaires de «travail». Le soldat s’y est opposé. Des éclats de voix n’ont pas tardé à retentir. De longues disputes ont abouti à une rixe mortelle, puisque l’élément du Bir a écourté la vie de sa «partenaire » à l’aide d’un couteau. L’homme en tenue a également mortellement poignardé une seconde fille, avant de fondre dans la nature.
Mst
Malgré ces risques, l’activité se porte bien. En une nuit, une femme de ce groupe peut « gérer » en moyenne quinze partenaires sexuels. Il s’agit des moins actives sur le terrain. Ce chiffre peut passer à vingt pour les plus expérimentées. Le prix d’une «pass» vaut 1000 Fcfa. Cependant, il n’est pas toujours aisé d’avoir des «clients». L'information claire et nette .Surtout qu’il y a aussi des périodes mortes. «Il arrive que les clients se fassent rares. Et les prostituées vont dans d’autres villes travailler dans l’espoir d’avoir plus de clients», analyse un habitué des lieux. Le courage de ces filles est souvent suicidaire, elles qui sont exposées aux Maladies sexuellement transmissibles (Mst) et disent ne pas craindre pour leur vie, davantage pour celles qui y vont sans faire usage des préservatifs.
«Nous sommes habituées à tout. Il y a des clients qui débarquent, proposent une grosse somme d’argent pour avoir des rapports sexuels non-protégés. Il y en a qui refusent, mais d’autres acceptent. C’est difficile à croire, mais, il arrive aussi des moments où nos gros bras qui nous protègent, abusent de nous et le font sans préservatif pour certains», s’indigne une prostituée pour expliquer le taux élevé de séroprévalence dans ce secteur d’activité, qui s’exerce au vu et au su des éléments des forces du maintien de l’ordre en patrouille ou non. Un peu comme si chacun a fini par y trouver son compte.
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