Christian Pout : Créer un secrétariat d’Etat dédié aux Camerounais de l’étranger
© Mutations : Ludovic Amara | 07 Mar 2017 01:30:20 | 5603Président du Think Tank Ceides et directeur du Séminaire de Géopolitique africaine à l’Institut Catholique de Paris, il analyse les rapports entre Yaoundé et la diaspora.
Comment comprenez-vous la relation entre le gouvernement et la diaspora?
Les années 2000 ont constitué un tournant dans l'examen des questions relatives à la diaspora en Afrique tant d'un point de vue scientifique que sur le plan politique. Le gouvernement du Cameroun s'est inscrit dans cette tendance et, très clairement; l'opportunité de faire des Camerounaises et Camerounais de la diaspora des acteurs à part entière de la marche du pays a été consacrée par une série de dispositions légales et réglementaires, de missions, d'initiatives, de décisions, de projets portés par différentes structures gouvernementales. La loi qui concrétise l'intangibilité des droits civils et politiques des nationaux en donnant la possibilité de voter à l'étranger est à cet égard une illustration éloquente.
En effet, la loi n°2011/013 du 13 juillet 2011 relative au vote des citoyens camerounais établis ou résidant à l'étranger et son décret d'application n°2011/237 du 08 août 2011 et plus tard la loi n°2012/001 du 19 avril 2012 portant code électoral avec son titre 10 consacré aux "Dispositions spécifiques au vote des citoyens camerounais établis ou résidant à l'étranger, ne laissent aucun doute quant à la volonté du gouvernement de nouer des rapports constructifs avec sa diaspora. Il s'agit, non seulement d'une intégration politique mais aussi et surtout économique, comme en témoigne encore l'annonce récente par un communiqué du Minrex de la tenue prochaine, du 28 au 30 juin 2017, d'un Forum de la Diaspora (Fodias) placé sous le très haut patronage du chef de l'Etat. Le thème de ce Fodias est déjà révélateur : « Le Cameroun et sa Diaspora : agir ensemble pour le développement de la nation". En réalité, c'est bien sur le terrain économique que l'alliance objective entre le gouvernement et sa diaspora doit se réinventer, prendre tout son sens et porter des fruits.
La diaspora camerounaise est l'une des plus dynamiques, mais qui investit peu au pays, comment expliquez-vous cela?
Je tiens à souligner que le dynamisme de la diaspora camerounaise n'est pas une vue de l'esprit. De nombreuses recherches en attestent. J'ai personnellement été impliqué dans l'une d'elle il y a dix ans lorsque le Département de politique internationale de l'Iric (Institut des relations internationales du Cameroun, Ndlr) a publié sous la direction du Professeur Pondi un ouvrage qui reste de référence intitulé " Immigration et Diaspora : un regard africain". En effet, en termes de profils, de compétences et d'expériences, il y a une riche diversité qui est caractéristique de la diaspora camerounaise.
Cette dernière est estimée selon plusieurs sources crédibles à environ 5 000 000 (cinq millions) de personnes dont pratiquement la moitié se trouve au Nigeria (2000 000), au Canada et aux Etats-Unis (700 000). Il leur est attribué un énorme potentiel d'investissement privé qui pour l'instant s'exprime dans les solidarités mécaniques à caractère familiale et communautaire. Les difficultés d'accès à la bonne information, les lenteurs administratives et la question de la confiance reviennent très souvent comme motifs qui brident l'engagement des membres de la diaspora dans les circuits économiques formels lorsqu'ils sont interrogés. Je pense néanmoins que les évolutions du cadre juridico-institutionnel qui ont été mises en œuvre ces dernières années ont conduit beaucoup à reconsidérer leur position. Le dernier Salon Promote a été l'occasion de voir de belles initiatives dans ce sens.
Les mesures d'incitations du gouvernement sont-elles suffisantes? Sinon que faudrait-il davantage?
J'ai toujours pensé que les incitations, en particulier fiscales, pour aussi attractives qu'elles puissent être ne sauraient à elle seules constituer des déterminants exclusifs d'une décision d'investissement. Ceci est d'autant plus vrai lorsque l'investissement projeté fait appel à de gros moyens financiers et se fait en partenariat avec différents acteurs issus d'horizons et nationalité divers. Il y a une géographie de la compétitivité à l'échelle internationale et la bataille de l'attractivité ne se gagne pas en une manche ou alors en sollicitant uniquement les logiques patriotiques ou d'appartenance nationale. La prévisibilité des politiques, la disponibilité des facteurs de production, la qualité des infrastructures, et en particulier aujourd'hui l'énergie et internet, la gouvernance, le système éducatif et le capital humain pèsent lourd dans les décisions d'investissement que prennent ou ne prennent pas les opérateurs économiques sérieux.
Notre pays est sur la bonne voie et doit poursuivre ses efforts pour séduire encore davantage les investisseurs qu'ils soient de sa diaspora ou d'ailleurs. L'autre point qui me semble important à régler à court est celle d'une cohérence dans la coordination des initiatives et efforts en matière d'encadrement, de suivi et d'accompagnement des camerounais de l'étranger.
En tant qu'analyste, je suis convaincu que s'il était décidé de faire évoluer la Division des Camerounais de l'Etranger du Minrex au moins au niveau d'une Commission Nationale, d'un Haut-Commissariat ou d'un Secrétariat d'Etat ce nouveau statut pourrait donner lieu à une ingénierie institutionnelle de nature à permettre à cette nouvelle structure de constituer bien plus qu'un guichet unique pour résoudre les asymétries d'information, les lenteurs et tracasseries administratives ou même la crise de confiance qui proviennent aujourd'hui de la multiplicité des acteurs et interlocuteurs.
La reconnaissance de la double nationalité est-elle une solution viable et pérenne?
Aucune des réflexions auxquelles j'ai eu accès ne postule que la double nationalité est une précondition pour l'implication de la diaspora, un frein ou un accélérateur de sa participation au développement. Dans l'ouvrage que j'ai cité plus haut, j'avais indiqué que la mondialisation nous engage tous dans une forme de recherche de la cosmo citoyenneté.
Celle-ci, au-delà des rigidités légales qui peuvent exister çà et là et être d'une certaine manière justifiables obligent les nationaux à penser le devoir de solidarité vis-à-vis du pays d'origine au-delà des distances.
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