« Paul Biya n’est pas le président du Cameroun réel »
© Lemonde.fr : Yann Gwet | 07 Jan 2017 12:37:45 | 6492Notre chroniqueur s’insurge contre le discours de vœux du président camerounais qu’il juge déconnecté du quotidien de ses concitoyens.
Deux jours avant la trente-troisième présentation des vœux présidentiels au peuple camerounais du 31 décembre 2016, je me suis rendu dans un commissariat de Douala. Ayant vendu ma voiture quelque temps auparavant, je devais, ainsi que le prévoit la loi, faire légaliser le certificat de vente de cette voiture.
Après avoir été sèchement renvoyé chez moi parce que je portais un pantacourt (la chaleur est insupportable en décembre dans le pays), je suis revenu avec un pantalon. Je m’étais assuré d’avoir toutes mes pièces justificatives et acquitté de tous les timbres requis.
L’agent de police, une femme rugissante, n’a eu d’autre choix que de valider le document que je lui présente. J’appose enfin mon nom et ma signature dans ce gros registre bleu qui fleure bon le Moyen Age, soulagé d’en avoir terminé.
« C’est 10 000 francs ! me fait-elle tout à coup.
- Comment ça 10 000 ?
- Je dis que c’est 10 000 !
- D’accord, mais pourquoi 10 000 ? J’ai déjà effectué cette démarche et jamais je n’ai eu à débourser 10 000 francs CFA ! A quoi correspondent-ils ?
- Pourquoi tu discutes ? Ce n’est pas pour moi ! Si tu veux va te renseigner là-bas ! » Elle pointe son doigt en direction du bureau du commissaire.
Le bureau du commissaire est spacieux et climatisé, contrairement à la salle exiguë, chaude et lugubre qui sert de bureau à deux subordonnés. Il abrite une télé, en marche, et même un petit frigo. La classe. Je me présente et expose mon problème. Pourquoi ces 10 000 francs CFA [15 euros] ? Le policier me lance un regard noir, un léger frisson parcourt mon corps.
« Tu ne sais pas que c’est comme ça ? me jette l’homme en bleu.
- Euh… Non, Monsieur le Commissaire. Je n’ai jamais payé ce montant alors que j’ai fait la même démarche récemment.
- Tu as fait ça où ?
- A Bonanjo [quartier administratif de Douala]. »
Au bout de trente secondes du même regard glaçant, sans rien dire, il m’arrache le formulaire des mains, le paraphe, et me le remet dans un geste plein de mépris : « Retourne voir ma collègue. » Ladite collègue, dont le bout du nez peine à retenir un déferlement de sueur, appose son cachet. C’est gagné ! Je suis reparti victorieux mais fou de colère et de frustration devant l’ampleur de la corruption et de l’impunité dans ce pays.
Interminable liste
En écoutant le président Paul Biya, 82 ans, parler de cette jungle comme d’un « pays démocratique et un Etat de droit », se poser en protecteur des « fondements de notre vivre-ensemble », invoquer avec solennité la Constitution du pays alors qu’il est au pouvoir depuis trente-trois ans, réaffirmer avec force l’unité et l’indivisibilité du Cameroun en réponse aux « préoccupations » des enseignants et avocats en grève dans la partie anglophone du pays et rebaptisés pour l’occasion « manifestants extrémistes manipulés et instrumentalisés », j’ai eu la confirmation de ce que je sais déjà. Il y a deux Cameroun : un Cameroun officiel et un Cameroun réel.
Paul Biya est le président du Cameroun officiel, celui des profiteurs du système, celui de ce commissaire corrompu et de ses collègues complices. Mais il n’est pas le président du pays réel : celui des jeunes filles violées et traînées dans la boue par des policiers pour avoir commis le crime innommable de prendre part à des manifestations non violentes dans la région de Buéa ; celui des familles des victimes et surtout des disparus du déraillement d’Eséka, dont il est clair qu’elles ne verront jamais ni la couleur de la vérité ni celle de la justice ; celui des milliers de citoyens camerounais quotidiennement brimés, humiliés, rackettés par des agents publics censés être à leur service.
La liste est interminable. Nous sommes nombreux à appartenir au pays réel. Et nous sommes seuls ; sans leader qui nous représente, sans Constitution qui incarne nos aspirations, sans horizon vers lequel se projeter.
Et donc, en ce début d’année 2017, à moins de deux ans de l’échéance électorale qui verra le champion du pays officiel solliciter les suffrages des citoyens du pays réel, nous devons affirmer son illégitimité et créer un horizon. Car Paul Biya bafoue la Constitution qu’il brandit par ailleurs, il viole, persécute et tue les enfants supposés appartenir à son pays et il accable d’un inacceptable mépris des citoyens dont il tire son immense pouvoir. « Le Cameroun est un et indivisible, et il le restera ! », a-t-il martelé lors de ses vœux. De quel Cameroun parlait-il ?
Pour plus d'informations sur l'actualité, abonnez vous sur : notre chaîne WhatsApp
Lire aussi
LE DéBAT
- Afrique -Débat: Pourquoi la crise anglophone persiste au Cameroun?
- Divorces dans la diaspora camerounaise en Europe : explications ?
- Quand est-ce les Camerounais prendront enfin leurs responsabilités pour la gestion de leur équipe?
- Afrique : Quel droit à l'image pour les défunts au Cameroun ?
- Canada - Cameroun, Liberté de manifestation partisane au Cameroun : Encore une incurie liberticide de Biya Paul ?
POINT DU DROIT
- La problématique du changement de nom en droit comparé
- Les étapes et les frais de procédure du morcellement d'un terrain au Cameroun
- L'obtention d'un titre foncier au Cameroun à l'issue d'une vente de terrain
- Le jugement supplétif de rectification d'acte de naissance au Cameroun
- La procédure d'achat d'un terrain titré dans la ville de Yaoundé
partenaire
Vidéo de la semaine
Nadine de Liège: Retour triomphal à Lille Août 2026
Flore de Lille prépare son 06 Novembre 2026 à Sarcelles près de Paris
TEETY TEZANO à STRASBOURG Juillet 2026
AZIZ MOUNDE: HOMMAGE A ALAIN LE MIGNON
GASTON KELMAN décrypte NDAP BIKOKOO à Paris
Vidéo
Jeunesse engagée : retour sur la finale du Challenge PDF à Bruxelles
WILFRIED EKANGA À BRUXELLES : Il explique les objectifs du PDF, du MRC et les défis à venir
Charlotte Dipanda en concert à Bruxelles : une soirée qui restera dans les mémoires
Charlotte Dipanda au Cirque Royal : une première historique pour la musique camerounaise
Assassinat d'Anicet Ekanè : les révélations de sa sœur
il y a une semaine
Afrique - Sahel : Moscou accuse Paris et Kiev de soutenir les djihadistes
Cameroun - Douala : 2 bandits tués par la foule après un braquage
Cameroun - Drame à Balessing : une mère de 28 ans assassinée ?
Succession dynastique au Cameroun : le scénario secret
Cameroun - Affaire Martinez : la guerre des vérités éclate
il y a un mois
Maroc - LIONNES INDOMPTABLES : ELLES ONT BRISÉ LE SIGNE INDIEN EN BATTANT LE NIGERIA
Iran : les 6 conditions qui font trembler Washington
États-Unis - Trump a fui la Turquie caché dans un camion de restauration
Cameroun - Général Beko'o Abondo : l'arbitre de la guerre des clans
Cameroun - Johann Sitchom : de l'Église à la prison de Kondengui
il y a un an