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Dschang-Bafoussam : comment l'Ouest a changé de capitale

Dschang fut capitale de l'Ouest pendant un demi-siècle. En 1962, Ahidjo tranche : Bafoussam prend le relais. Récit d'un basculement.

Dschang a régné sur les Hauts-Plateaux pendant plus de cinquante ans avant qu'un décret présidentiel ne fasse de Bafoussam la nouvelle capitale de l'Ouest.

Dschang fut la capitale administrative de l'Ouest camerounais de 1907 à 1962. Cette ville des Hauts-Plateaux, perchée à plus de 1 400 mètres, a dirigé un territoire immense avant qu'Ahmadou Ahidjo ne tranche, en juin 1962, en faveur de Bafoussam. Pourquoi un tel basculement ? Derrière l'argument officiel de la centralité géographique, des rivalités politiques et un contexte d'après-indépendance ont pesé. Voici l'histoire.

Dschang, capitale des Hauts-Plateaux : les origines allemandes

L'histoire commence avec un commerçant allemand. En 1898, Gustav Conrau arrive dans le pays bangwa et installe à Fontem l'une des premières bases allemandes de la région. Mais les relations avec le pouvoir du Fon Asonganyi se dégradent. La résistance locale rend l'implantation difficile.

Les Allemands se tournent alors vers Dschang. Après les expéditions de reconnaissance menées par Eugen Zintgraff en 1895, un poste militaire y est établi au début du XXe siècle. En 1905, la localité devient officiellement chef-lieu de circonscription (Bezirk). En 1909, elle remplace Fontem comme centre d'un district militaire allemand.

Son altitude plus de 1 400 mètres , son climat frais et sa position sur les Hauts-Plateaux séduisent les Européens. Dschang devient le centre du dispositif colonial dans les Grassfields. Sous l'administration française, cette vocation se renforce : bâtiments administratifs, infrastructures militaires, établissements scolaires, tribunal et centre climatique font de Dschang une véritable capitale régionale.

Le « Bamiléké », une invention coloniale devenue identité

Le terme « Bamiléké » ne désignait pas, à l'origine, une communauté politique unifiée. Selon les travaux de l'universitaire Ibrahim Mouiche, lorsque les Allemands atteignent la crête des monts Bamboutos et découvrent la cuvette de Dschang, leur interprète désigne les populations locales par l'expression « Ba Mbu Léké », généralement traduite par « populations de la vallée ».

Le premier texte allemand mentionnant ce terme date de 1905. L'appellation, d'abord géographique, s'étend ensuite à une grande partie des populations des Hauts-Plateaux. Elle finit par être adoptée par les intéressés eux-mêmes.

Administrativement, Dschang s'impose. En 1920, le chef-lieu de la circonscription est transféré à Dschang. Le territoire trouve une première base administrative avec la création de la subdivision de Bangangté le 5 mai 1931, rattachée à la circonscription de Dschang, elle-même renommée circonscription bamiléké en 1939. Dans les années suivantes, la circonscription prend le nom de région Bamiléké. Elle devient un département en 1959, toujours avec Dschang comme siège.

À la veille de l'indépendance, Dschang est bien plus qu'une ville : c'est le centre administratif d'un immense territoire.

1962 : Ahidjo tranche en faveur de Bafoussam

Le 1er janvier 1960, le Cameroun devient indépendant. Enoch Kwayeb prend, quelques mois plus tard, la tête du département Bamiléké. Mais derrière la continuité administrative se joue une bataille pour le contrôle du futur centre régional.

Les rivalités politiques de l'époque compliquent la situation. Philippe Achinguï, acteur politique originaire de Dschang et ancien responsable du Kumze, s'oppose notamment à Mathias Djoumessi, figure majeure de la politique bamiléké. Les querelles de personnes, les alliances rompues et les ambitions concurrentes alimentent un climat de méfiance autour de Dschang.

Il serait toutefois réducteur de présenter le transfert vers Bafoussam comme la seule conséquence de ces rivalités. L'argument officiellement avancé est administratif : Dschang est jugée trop excentrée pour diriger l'ensemble du territoire, tandis que Bafoussam occupe une position plus centrale. Pourtant, à peine 50 kilomètres séparent les deux villes.

En juin 1962, Ahmadou Ahidjo assume personnellement la décision. Il déclare prendre « sur [lui] seul toute la responsabilité d'avoir fixé le siège à Bafoussam », au nom de « raisons d'État ». Le transfert des services s'opère progressivement et devient effectif au début des années 1960.

Bafoussam prend le relais : la bascule consommée

En 1963, le basculement est consommé. Enoch Kwayeb quitte la préfecture du département Bamiléké et rejoint le gouvernement. Les institutions régionales s'installent à Bafoussam. La nouvelle capitale bénéficie de sa position géographique : carrefour des échanges entre le Littoral, le Nord-Ouest et l'Adamaoua.

Cet ancien ensemble unique a été scindé en plusieurs départements distincts au sein de la région de l'Ouest : la Mifi, le Ndé, le Haut-Nkam, la Menoua, le Noun, les Bamboutos, les Hauts-Plateaux et le Koung-Khi. Dschang perd ainsi une fonction qu'elle exerçait depuis l'époque allemande.

Mais elle ne disparaît pas de l'histoire. Son patrimoine colonial, son centre climatique, son université, son architecture et son identité culturelle témoignent encore de l'époque où elle fut la grande capitale administrative des Hauts-Plateaux. En 1993, la création de l'Université de Dschang sur les bases de l'ancien Centre universitaire lui redonne un rayonnement national. L'établissement compte aujourd'hui plus de 20 000 étudiants.

Bafoussam, de son côté, s'est imposée comme la troisième ville du Cameroun, avec une population estimée à environ 400 000 habitants. La ville a bénéficié de programmes de modernisation, notamment dans le cadre du programme C2D « Capitales régionales » soutenu par l'Agence française de Développement.

Ce que le transfert dit du Cameroun d'aujourd'hui

Soixante-quatre ans après la décision d'Ahidjo, le choix de Bafoussam comme capitale régionale n'est plus contesté dans les faits. Mais il reste un sujet de mémoire. À Dschang, certains habitants évoquent encore « la frustration » de l'époque, notamment autour de la création de l'université, perçue comme une compensation tardive.

La question du transfert de 1962 éclaire un mécanisme qui traverse l'histoire du Cameroun : la concentration des fonctions administratives dans une ville crée un déséquilibre durable. Bafoussam a grandi. Dschang a trouvé d'autres vocations. Les deux villes, distantes de 60 kilomètres, vivent désormais des trajectoires complémentaires plutôt que concurrentes.

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