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Cameroun - Douala-Yaoundé : 7 heures pour 240 km, le constat amer

Nationale 3 Douala-Yaoundé : nids-de-poule, bouchons, marchés sans contrôle. Reportage entre Sikoum et Yassa sur un axe vital qui s'effondre.

L'axe qui relie la capitale politique à la métropole économique s'effondre par tronçons, révélant des années de rafistolage et des marchés attribués sans contrôle.

Il ne fait plus guère de doute que la circulation sera prochainement coupée entre Yaoundé et Douala. Ce qui s'apparentait à une hypothèse devient une certitude pour les usagers de la Nationale 3. À 20 kilomètres de Douala, ce mardi, entre 13h et 14h30, la route n'est plus une route. C'est un champ de cratères.

Les nids-de-poule, transformés en marmites géantes, évoquent un paysage volcanique traversé de coulées de lave figées. Les véhicules à garde au sol basse raclent le bitume à chaque mètre. Sur le bas-côté, le décompte est clinique : cardans sortis, rotules brisées, crémaillères de direction rompues, roues déboîtées. Des cars VIP immobilisés. Un chauffeur explique : le trafic est à l'arrêt depuis 9 heures du matin. Vingt-cinq kilomètres de bouchons. Les passagers du bus de 8 heures n'ont toujours pas atteint Yassa à 14 heures.

Ce n'est pas une scène isolée. C'est le quotidien d'un axe qui porte 70 % du trafic marchandises du pays.

Au pied de la passerelle de Sikoum, le tarif de la débrouille

Au pied de la passerelle à Sikoum, une colonne de mototaxis venue de Douala attend. Le tarif pour s'extraire du bourbier : 15 000 francs CFA la course. Même à deux-roues, il faut se faufiler dans une file ininterrompue de poids lourds, de cars et de berlines, à l'arrêt dans les deux sens.

Un mototaximan joint par téléphone résume : “On ne compte plus les heures. On compte les clients qui abandonnent.” Il ne donne pas son nom. Il craint des représailles de la part des transporteurs.

La scène n'est pas inédite. Elle rappelle la rupture du pont de Matomb, en octobre 2016, qui avait isolé les deux villes. L'effondrement d'une buse métallique au kilomètre 68, à Manyai, avait coupé la route dans les deux sens pendant plusieurs jours.

Le précédent d'Eseka, cicatrice toujours ouverte

Ce qui a suivi est dans toutes les mémoires. Le 21 octobre 2016, un train Intercity surchargé, parti de Yaoundé vers Douala, déraille à Eseka. Bilan officiel : 76 morts, 599 blessés. Le train avait été pris d'assaut par des voyageurs bloqués par la fermeture de la route. Les freins n'ont pas tenu.

Les cicatrices demeurent. À l'époque, la rupture du pont de Matomb avait servi de prétexte à une vaste opération annoncée comme curative : remplacer l'ensemble des buses par des dalots en béton, recharger la chaussée. Sur le papier, la refondation. Sur le terrain, selon plusieurs observateurs, des marchés attribués à des entreprises prête-noms, du bitume non calibré étalé en placage, sans norme ni contrôle qualité.

À Sikoum, un journaliste qui relevait ces malfaçons avait été qualifié dans un journal local de “pédant”, trahi, disait-il, pour quelques bières au Hilton. L'histoire, aujourd'hui, le rattrape.

Le péage d'Edéa, thermomètre de la paralysie

Au poste de péage d'Edéa, il faut désormais 45 minutes pour traverser 500 mètres. À Sikoum, la couche de roulement est entièrement dégradée. Les équipes de CFHEC, l'entreprise chinoise attributaire d'un marché d'entretien confortatif de 4,97 milliards de F CFA sur 236 km, s'activent pourtant sur les points critiques. Mercredi 23 septembre 2026, une mission du maître d'ouvrage s'est rendue sur la section Edéa-Pont sur la Dibamba pour superviser les interventions aux points kilométriques 172+600, 191+300 et 211+400.

Sur la bande du point kilométrique 211 à la Dibamba, 300 mètres linéaires ont été traités. La circulation a été rétablie. Mais ces travaux visent à “maintenir la circulation en cette période de forte pluviométrie, en attendant la période propice aux travaux définitifs”. Autrement dit : on colmate. Encore.

L'angle mort des communiqués

Après chaque accident mortel, le rituel est immuable. Un communiqué laconique pointe l'agence de voyage, le chauffeur, l'excès de vitesse. Jamais l'infrastructure. Solidarité gouvernementale et devoir de réserve obligent, le fond n'est jamais examiné.

Un intellectuel camerounais écrivait la semaine dernière, à propos de l'énergie, que sans énergie, aucun développement industriel n'est possible, exhortant les pouvoirs publics à investir massivement. La question se pose avec la même acuité pour les routes : par où commencer le développement quand l'axe qui porte 70 % du trafic marchandises du pays s'effondre ?

Mise en service au milieu des années 1980 avec une vitesse de référence de 80 km/h, la RN3 supporte aujourd'hui un trafic composé à près de 40 % de poids lourds. La structure de la chaussée n'est plus adaptée à la charge à l'essieu des semi-remorques qui l'empruntent jour et nuit.

Une réhabilitation est annoncée. Le Plan de gestion environnementale et sociale du projet est évalué à 298 millions F CFA. Des bailleurs internationaux sont attendus : Banque islamique de développement, Banque mondiale, Agence française de développement. Mais la durée de vie de la RN3 réhabilitée est fixée à 20 ans, avec un profil bidirectionnel maintenu. L'hypothèse structurante : l'autoroute Yaoundé-Douala absorberait une part significative du trafic de transit. Cette autoroute n'est pas encore sortie de terre.

“Tout est à refaire”

Comme le dirait l'humoriste gabonais, “tout est à refaire”. Entre Yaoundé et Douala, ce n'est plus une route que l'on répare. C'est un modèle de gestion des infrastructures publiques qui a atteint sa limite.

Les usagers, eux, ne attendent plus de communiqué. Ils attendent une route.


Pourquoi la route Douala-Yaoundé est-elle en si mauvais état ?
Parce qu'elle a été construite dans les années 1980 pour un trafic d'une autre époque. Aujourd'hui, près de 40 % des véhicules qui l'empruntent sont des poids lourds. La chaussée n'a jamais été refaite en profondeur, seulement rafistolée.

Quand la Nationale 3 sera-t-elle réhabilitée ?
Un marché d'entretien confortatif de 4,97 milliards F CFA a été attribué à CFHEC en juillet 2026. Mais il s'agit de travaux d'urgence sur 236 km, pas d'une reconstruction. La réhabilitation complète est annoncée, sans calendrier ferme.

Qu'est-ce qui a causé l'accident d'Eseka en 2016 ?
Un train surchargé, dont les freins ont lâché. Les voyageurs s'étaient massés dans le train parce que la route était coupée par l'effondrement du pont de Matomb. 76 personnes sont mortes.

Combien de temps faut-il aujourd'hui pour relier Yaoundé à Douala ?
Jusqu'à 7 heures pour 240 km, selon le Cameroon Tribune. En temps normal, le trajet devrait prendre 3 à 4 heures.

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