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Le Cameroun a-t-il exporté de l'or vers l'Ouganda ?

Kampala déclare 3 175 kg d'or camerounais en 2024. Yaoundé n'a enregistré aucune exportation vers l'Ouganda. Un écart de plus de 15 tonnes sur l'ensemble du secteur aurifère camerounais.

L'Ouganda a déclaré avoir importé 3 175 kg d'or brut du Cameroun en 2024, pour 248,18 millions de dollars (environ 150,5 milliards FCFA), selon les données WITS issues d'UN Comtrade. Du côté camerounais, aucune exportation d'or vers l'Ouganda n'apparaît dans les statistiques pour la même période.

Trois tonnes. Un pays sans frontière commune avec le Cameroun. Et un trou dans les chiffres.

Ce n'est pas une erreur de saisie. C'est un signal.

Ce que disent les chiffres officiels

Le rapport ITIE 2023, publié en décembre 2025, a mis le feu au secteur minier camerounais. Le document, référence internationale en matière de transparence extractive, révèle une asymétrie vertigineuse : 22,3 kg d'or déclarés à l'exportation par les Douanes camerounaises en 2023, contre 15,194 tonnes attribuées au Cameroun par les pays partenaires.

L'écart est de 600 fois.

La Sonamines, la société minière d'État créée en 2020, a déclaré 952,77 kg de production artisanale semi-mécanisée en 2023. Ce chiffre, lui-même en deçà de la réalité probable, devient dérisoire face aux 15 tonnes que le monde dit avoir reçues du Cameroun.

Le géologue Dr Youmssi Bareja, cité par RFI, ne mâche pas ses mots : « C'est pratiquement toute la production du Cameroun qui passe par des voies illégales. Imaginez-vous : 15 tonnes, cela représente 15 000 kilos d'or, soit environ 900 milliards de francs CFA ».

L'Ouganda : le chaînon manquant

Jusqu'ici, le débat public se concentrait sur les Émirats Arabes Unis. Environ 90 % de l'or « camerounais » déclaré par les partenaires transiterait par Dubaï, selon les statistiques internationales.

Mais l'Ouganda change la donne.

Les données WITS, alimentées par UN Comtrade, montrent que Kampala a déclaré 1 117 kg d'or camerounais en 2023 (71,61 millions de dollars) et 3 175 kg en 2024 (248,18 millions de dollars).

Aucune de ces quantités n'apparaît dans les statistiques camerounaises consultables dans WITS pour les mêmes périodes.

La question est simple : comment 4,3 tonnes d'or camerounais ont-elles pu arriver en Ouganda en deux ans sans qu'aucune administration camerounaise ne l'enregistre ?

Pourquoi l'Ouganda ?

L'Ouganda n'a pas de frontière terrestre avec le Cameroun. Aucun camion ne peut traverser la RDC, le Congo, la RCA, le Soudan du Sud et le Kenya sans franchir des postes frontaliers.

Sauf que l'or ne voyage pas en camions. Il voyage dans des valises.

Le rapport The Sentry, publié en 2021, expliquait déjà que « l'Ouganda et le Cameroun ont des taxes sur l'or bien plus basses que leurs voisins respectifs, la RDC et la RCA, ce qui rend la contrebande de l'or vers ces pays bien plus rentable ».

L'Ouganda est devenu, en quelques années, un hub régional de raffinage et de réexportation d'or. Kampala importe du brut, le raffine, le réexporte vers Dubaï. Ce circuit est connu. Il est documenté. Et il repose sur des flux d'or dont l'origine est, au mieux, incertaine.

Ce que le rapport ITIE ne dit pas

Le rapport ITIE 2023 ne conclut pas à l'existence d'un trafic. Il appelle à une réconciliation des données entre administrations. C'est une précaution méthodologique normale. Mais elle laisse intacte la question centrale : où va l'or ?

La Sonamines a collecté 269,11 kg d'or au titre de l'Impôt Synthétique Minier Libératoire (ISML) en 2023, pour 9,11 milliards FCFA. Elle a également perçu 35,73 kg au titre du Droit de Sortie, soit 1,37 milliard FCFA. Au total, 304,8 kg ont été collectés pour le compte de l'État en 2023.

C'est moins d'un tiers de la production officiellement déclarée.

Le reste ? Il échappe à toute traçabilité.

Le précédent saoudien

L'affaire de l'Ouganda n'est pas isolée. En décembre 2025, des révélations similaires concernant l'Arabie saoudite avaient déjà déclenché une tempête politique au Cameroun. Des accusations avaient circulé sur les réseaux sociaux, visant notamment Oswald Baboke, secrétaire général adjoint de la présidence. Aucun élément officiel n'a établi son implication.

Mais le précédent montre une chose : à chaque fois qu'un pays partenaire publie ses statistiques, le Cameroun est mis face à ses contradictions.

Ce qui se joue derrière les chiffres

Le Cameroun n'est pas un producteur d'or majeur à l'échelle africaine. Le Ghana, le Mali, le Burkina Faso produisent des dizaines de tonnes par an, officiellement. Le Cameroun, lui, est un producteur artisanal. Sa production réelle est inconnue. Les estimations varient de 100 kg à 1 500 kg par an selon les sources.

Mais quand on additionne les déclarations des partenaires Émirats Arabes Unis, Ouganda, et d'autres , on arrive à 15 tonnes pour la seule année 2023.

Il y a un mensonge quelque part. Ou plusieurs.

Les conséquences pour le Cameroun

En théorie, la Sonamines prélève 5 % de la production nationale. Sur 15 tonnes, cela représenterait environ 45 milliards FCFA de recettes fiscales annuelles pour l'État. Sur les 15,2 tonnes de 2023, les pertes potentielles sont estimées à 165 milliards FCFA (plus de 250 millions d'euros).

À titre de comparaison, le budget de fonctionnement de l'Assemblée nationale camerounaise pour 2024 était d'environ 30 milliards FCFA. Le pays perd, chaque année, l'équivalent de cinq Assemblées nationales en recettes minières non perçues.

Le Dr Youmssi Bareja le résume : « L'impact des revenus en taxe minière dans notre budget est en dessous de 1 %. Alors qu'au même moment des pays déclarent avoir acheté 15 tonnes d'or du Cameroun, c'est une perte énorme ».

Ce qui pourrait changer

Le gouvernement a annoncé en juillet 2026 une série de réformes : obligation pour les sociétés minières d'être détenues à 51 % par des Camerounais, caution environnementale de 63 millions FCFA par site, renforcement des obligations fiscales.

En 2025, cinq projets miniers majeurs ont été mis en service, dont le projet aurifère de Colonime, premier jalon d'extraction industrielle, avec une capacité annuelle de 373 kg.

Le Trésor camerounais attend au moins 95 milliards FCFA de recettes issues de la production de 4,13 tonnes d'or prévue en 2025.

Des chiffres encourageants. Mais ils ne répondent pas à la question de l'or qui s'évapore aujourd'hui.


Pourquoi l'Ouganda déclare-t-il importer de l'or camerounais alors que le Cameroun ne déclare rien ?
Parce que les statistiques douanières camerounaises n'enregistrent qu'une fraction infime des exportations réelles. L'or sort par des circuits non déclarés. Les pays partenaires, eux, enregistrent ce qu'ils reçoivent.

Combien d'or le Cameroun produit-il vraiment ?
Personne ne le sait. Les estimations officielles parlent de 953 kg en 2023. Les déclarations des pays partenaires totalisent 15,2 tonnes pour la même année. L'écart est de plus de 15 tonnes.

Où va l'or camerounais ?
Environ 90 % transiterait par les Émirats Arabes Unis, selon les statistiques internationales. L'Ouganda est un autre point de passage, avec 4,3 tonnes déclarées entre 2023 et 2024.

Le Cameroun perd combien d'argent ?
Les pertes fiscales potentielles liées aux flux non déclarés de 2023 sont estimées à 165 milliards FCFA (plus de 250 millions d'euros).

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