L'art de la soupape de sécurité (partie 2)
© Correspondance : Louis Marie Kakdeu, MPA, PhD & HDR, Deuxième Vice-Président du SDF | 08 sept. 2026 13:26:25 | 2112En rappel, l'image de la « soupape de sécurité » vient de la sociologie du conflit, popularisée au 20ème siècle par Georg Simmel puis développée par Lewis Coser : dans un système sous tension, offrir des exutoires contrôlés à la contestation permettrait de relâcher la pression sociale sans toucher au cœur du pouvoir, un peu comme une soupape laisse s'échapper la vapeur d'un système fermé pour éviter l'explosion. Voici quelques techniques utilisées par le régime de Yaoundé pour dissiper la colère populaire :
1. L’institutionnalisation de la révolte : il s’agit de transformer une colère sauvage et imprévisible en un processus bureaucratique ou légaliste bien encadré. C’est le cas de « l’opération épervier » qui est visiblement l’opération de sacrifice de quelques boucs-émissaires devant permettre de sauver le système de gestion patrimoniale qui règne, sans toutefois s’attaquer aux bases du clientélisme, de la mauvaise gouvernance et de la corruption. On voit aussi l’éternisation du procès de Martinez Zogo qui a permis de faire tomber la clameur populaire sans espoir que justice sera rendu. On note surtout le détournement de l’indignation sur les féminicides et les infanticides vers des actions folkloriques qui éloignent du vrai sujet : l’absence d’une législation sur ces atrocités qui servent souvent de crimes rituels à certains acteurs du régime.
2. La focalisation sur des cibles secondaires : C’est la stratégie de la création des affaires dans l’affaire. Il s’agit de dévier la fureur de la foule vers des détails, des faits divers, des fusibles (accusation d’un ministre par exemple) pour sauver le cœur du système. Le régime excelle dans le storytelling. Il contrôle le narratif. Puisque son opposition « radicale » n’a jamais participé au gouvernement, le régime a le monopole de la fabrication des scoops et des faits divers. Il lâche de temps en temps des informations sur des collaborateurs pour distraire l’opinion. L’on peut voir dans l’actualité, l’émergence à la suite des supposés « influenceurs », des ex-agents de renseignements qui disent détenir le « carnet des révélations » sur des personnalités de la République. Ce faisant, le régime neutralise l'opposition politique qui perd l'attention du grand public.
Le régime détourne l'attention de la foule et l'oriente vers des agents et autres "influenceurs" sous contrôle qui font l'actualité et qui détiennent des scoops. L’on voit bien que le régime contrôle le narratif et peut de temps en temps donner un peu de "sang" au peuple qui en raffole ou qui en réclame. Le régime peut même provoquer des clashs entre personnalités pour animer ce qui est désormais devenu une « scène politique ». L'opposition politique au Cameroun devient donc affaiblie et sans importance aux yeux du grand public. Mieux, le régime fabrique son "opposition radicale" sous contrôle qui est constituée des personnes que ses agents et autres influenceurs sous contrôle désignent comme étant la "vraie opposition". Comme on peut le constater, cette supposée "opposition radicale" ne marque jamais l'essai. Elle se lance dans des débats interminables dans des chaînes de télévision sous contrôle; ces débats amusent bien la galerie mais, ils n'aboutissent jamais à l'action.
3. La fonction exutoire de la parole : En sociologie politique, cela désigne le fait de laisser la foule exprimer sa colère (slogans, votes protestataires) pour « lâcher de la vapeur ». Une fois l’énergie dissipée dans des actions symboliques, la pression retombe sans que les structures du pouvoir ne bougent. Dans l’actualité, l’on voit arriver la multiplication des discours enflammés pour donner l’illusion de l’action, tout en temporisant les réelles actions sur le terrain afin que la fatigue, l’épuisement et le découragement gagnent la foule. L’on laissera prospérer des « débats de dimanche » ou des émissions de décryptage de l’actualité sur des plateaux de télévision sous contrôle où il y aura des personnages qui tiennent des discours enflammés pour distraire le peuple. Le régime est bien tranquille aussi longtemps que les débats politiques se déroulent dans ces médias et sur les réseaux sociaux, très loin de la réalité sur le terrain.
Le régime fabriquera des sujets pour ces débats : révélation d’un agent de renseignement, mandat impératif, président légitime ou président légal d’un président de parti, scandales sexuels de certains responsables politiques, la main du président de la république, etc., des débats qui s’éternisent autour des procédures juridiques, de la morale ou de l’éthique, et non autour de l’action publique. Cela arrange le régime aussi longtemps que l’on ne débat pas de son bilan politique et économique, et que l’on ne promeut pas des offres alternatives. L’on arrive au Cameroun à aller à une élection présidentielle comme celle de 2025 sans parler de bilan et de projets politiques, et en tournant en dérision le peu de candidats qui en parlent.
L'on a discuté de la capacité d'un "diable" à être "bon" et l'on a santionné électoralement tous les candidats qui expliquaient comment avoir l'eau, l'électricité, les routes, le pouvoir d'achat, etc. Une fois les élections passées, le régime a encore laissé la pression monter aussi longtemps que cela ne sert plus à rien : on entend les citoyens pleurer et tempêter: il n'y a pas d'eau ou d'électricité dans mon quartier depuis deux semaines, il n'y a pas de route, etc. Mais, les citoyens ne se demandent pas pour qui ils avaient voté lorsqu'il fallait choisir le bon candidat. Et cela risque encore de durer 7 ans!
(La suite de la liste des techniques utilisées sera communiquée demain matin)
Louis Marie Kakdeu, MPA, PhD & HDR, Deuxième Vice-Président du SDF
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